DOSSIER
Septembre 2005
TIM BURTON
et le pouvoir du générique

Par Alexandre Tylski, Université Toulouse II, France

 

Dans le cinéma contemporain, Tim Burton fait figure de questionneur du générique de film, lieu identitaire par excellence et a priori peu « réinventé » par les cinéastes et fort peu étudié par les critiques. Comment la notion de générique se manifeste-t-elle dans l’œuvre de Burton ? Et quelles intentions visibles ou masquées un générique de film peut-il cultiver et représenter ?

Logotypes sans gêne

Un film de Tim Burton, on le sait, se reconnaît souvent au détournement du logo inaugural d’une Major (généralement « Warner Bros », ou « Twentieth Century Fox »), logo légal semblable à un tampon administratif ou à une marque au fer rouge industrielle (1) En refusant de débuter son film après l’apparition d’un logo (d’un lobby ?), Burton entend affirmer la supériorité de son film, de son art, de sa griffe, sur toute marque préfabriquée. Ainsi, lorsque le cinéaste décide de débuter ses films sur les logotypes (au-dessus d’eux) en faisant apparaître soudainement de la neige tombant à même le logo (Edward aux Mains d’Argent, 1991) ou fait passer le logo de la Warner pour une barre de chocolat (Charlie et la Chocolaterie, 2005), il transforme un symbole, une multinationale, en objet miniature (à l’image d’une maison enneigée dans une boule de verre ?) ou en un lieu réel susceptible de subir des intempéries ou d’être enveloppé par la magie. N’est-ce pas d’ailleurs déjà là que s’affichent la fascination de Burton pour le « design » (signes, sigles, sceaux familiaux, etc.), mais surtout le lien artistique fondamental qu’entretient notre réalisateur avec l’industrie du cinéma aux Etats-Unis ? (2) c’est-à-dire son désir immédiat de subvertir cette même industrie et son icono-graphie comme son besoin de croire encore au cirque des Studios et à leur potentielle magie visuelle ?

Génériques génétiques

Est-ce un hasard si tant de génériques d’ouverture chez Tim Burton, souvent signées par Robert Dawson (3), mélangent (dans une confusion parfois étrange) industrie et artisanat, technologie et bout de ficelles, à l’instar des machines en approche ou « en formation » de Mars Attacks ! (1997), des tapis roulant de fabrication à la chaîne (Edward aux mains d’argent), et des mécanismes d’usine semblables à des araignées au travail (Charlie et la Chocolaterie) ? Et lorsqu’il ne s’agit a priori pas de fabrication (au fond, de genèse, de génétique, voire même de généalogie et de destin familial en marche comme dans Batman II, 1992 et Sleepy Hollow, 1999), Burton nous fait plonger et nous fait « traverser » (ses génériques sont souvent semblables à des miroirs de mercure) dans un univers de décors en trompe l’œil et de miniatures. Il en va ainsi de la maquette urbaine dans le générique de Beetlejuice (1986), des vrais faux mauvais décors en carton pâte du générique de Ed Wood (1995) ou encore des formes et des couleurs d’abord difficiles à décoder puis compréhensibles: masque animal pour La Planète des Singes (2001), emblème en forme de chauve souris pour Batman (1989) ou encore ballon pour Luau (1982), film étudiant de Tim Burton. Le pouvoir poétique des génériques de Burton raconte des histoires, des traversées (portes, grilles, souterrains, etc.), des révélations (prises de recul), et préparent presque systématiquement les spectateurs à un monde préfabriqué de faux semblants et de territoires protégés comme à un monde de libération et de création – quasiment tous les protagonistes principaux chez Burton sont d’une façon ou d’une autre, des créateurs capables malgré eux (la plupart du temps) de mettre le monde en lumière.

Génériques généalogiques

Pourtant, derrière ces avalanches de propositions graphiques se trament aussi, en palimpseste recherché et revendiqué par l’auteur, des clins d’œil vers d’autres génériques de l’histoire du cinéma. Se greffe ainsi dans l’incipit de Edward, l’âme de Saul Bass et son travail sur l’ouverture de Sueurs Froides (1958) d’A.Hitchcock dans lequel un œil tourne sur lui-même en spirale (figure mortelle que l’on dit aujourd’hui si Burtonienne). Sans oublier Spartacus du même Saul Bass et ses images de sculpture et de mains. De même, on reconnaîtra dans la présentation du laboratoire-atelier d’Edward une référence aux idées graphiques de Ken Strickfaden pour Frankenstein (1931), film réalisé par un membre de la famille artistique de Burton, James Whale. Par ailleurs, l’idée d’un générique dont on ne comprend qu’à la fin ce qu’il représentait, sillonne l’histoire du cinéma et se retrouve entre autres dans l’ouverture d’un film tel que Station 3 (1965) de John Sturges (où l’exploration des tissus sanguins s’avèrent au final l’image d’un nœud d’autoroutes). Quant aux détournements du logo inaugural, Burton est aujourd’hui copié et digéré par l’industrie (peut-on d’ailleurs encore parler aujourd’hui d’audace ou de résistance quand il s’agit de détournement de logo ?) mais cela ne date pas d’hier. Après que des logos aient été remaniés spécialement pour certains films (le Robin des Bois de M.Curtiz, 1938 ou encore Les Dix Commandements de C.B.dMille, 1956), on se rappellera l’avènement des vraies transgressions de logotypes avec des films comme La Souris qui rugissait de Jack Arnold (1959) dans lequel une souris faisait fuir la mannequin mascotte du logo de la Columbia. Mais il y a indéniablement dans l’approche des génériques et des logos chez Burton une volonté manifeste de cultiver une filiation familiale, spirituelle. Ses génériques sont bien souvent de véritables arbres généalogiques dans une vaste forêt hollywoodienne a priori industrielle et sans mémoire.

Le style Burton

Ironiquement, dans Sleepy Hollow, ce sont précisément sous l’apparence de feuilles d’arbres que des noms d’interprètes tombent lentement dans la forêt. Cela reste probablement d’ailleurs un des meilleurs génériques du cinéaste, ceux-là si souvent teintés de mélancolie. Mais on vénère aussi les ancêtres chez Burton lorsque celui-ci associe visuellement les génériques avec des cimetières : hommage aux tombeaux génériques d’Ed Wood dans le film éponyme de Burton, ou encore dans son court-métrage Frankenweenie (1984). Et les musiques de Danny Elfman de compléter définitivement les génériques filiaux de Burton – car Elfman est, à n’en pas douter, un « compositeur générique » à lui tout seul tant les références musicales traversent son univers et transcendent par le haut, et en boucles incessantes, les ouvertures filmiques de Tim Burton. Son irrévérence envers les logos et son attachement non moins têtu à proposer si souvent des génériques audiovisuels marquants font de Tim Burton un cinéaste à part. Mais sa griffe, c’est aussi à la fin, ce désir affiché de donner aux génériques une dimension génétique (cultivant l’artisanat et élevant l’art de la création au-dessus de tout) et généalogique (revendiquant sa famille artistique, son identité, et réfléchissant sa place dans l’histoire du cinéma). Le générique « à la Tim Burton » c’est une déclaration d’indépendance et de dépendances, une note d’intention ou un avant-propos ni trop doux ni trop amer, ou encore, peut-être, un premier aveu identitaire fort mais nébuleux semblable à un « coming out » artistique. De là à affirmer que seuls les grands cinéastes aiment avoir de grands génériques, c’est un tout autre scénario.

Génériques politiques

Il conviendrait en tout cas aujourd’hui de penser peut-être davantage la question du générique, car sa portée esthétique et économique est loin d’être anodine. Né avec D.W. Griffith et la montée en puissance statutaire des cinéastes dans les années 1910, le générique a sans cesse été marqué non seulement par les rapports de force internes (« qui doit être crédité ? » et « comment ? ») et politiques: disparition ou mise à l’écart dans les génériques d’acteurs Arabes dans des films tels que Pépé le Moko (1937) ou de scénaristes accusés par le McCartysme de sympathie communiste. Avec le tournant graphique des années cinquante et soixante, auquel doit beaucoup Tim Burton, le cinéma a cultivé pour son économie même, des génériques plus animés et attractifs (les célèbres ouvertures des James Bond et autres Panthère Rose) mènent parallèlement à la création de génériques volontairement secs et idéologiques, comme ceux inventés par J-L.Godard (Made in USA, 1966). Aujourd’hui, le générique de film continue invariablement à mentir, à masquer, mais aussi à révéler et à résister. Il est un lieu pivot où origines individuelles et collectives méritent de s’agiter plus que jamais, à l’heure de grandissantes carences et luttes identitaires.

Alexandre TYLSKI enseigne l'histoire et l'analyse du générique au cinéma à l'ESAV (Ecole Supérieure d'Audio Visuel), il est directeur de la revue Cadrage, chercheur au LARA (Laboratoire de Recherches en Audiovisuel de l'Université Toulouse Le Mirail) et membre du SFCC Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

Découvrir notre site Générique & Cinéma: http://www.generique-cinema.net/

Notes
(1) le logo marqué au fer rouge d’entrée de film trouve une représentation littérale dans le film produit par les Studios Disney « La Ferme se rebelle ».
(2) Au sujet des logos industriels, lire « No Logo » de Naomi Klein, J’ai Lu, 2004
(3) Robert Dawson, graphiste américain méconnu, a signé les génériques des derniers films de Tim Burton de Edward Scissorhands à Big Fish, ainsi que certains génériques de Michael Mann (Ali), Robert Altman (Kansas City), Barbet Schroeder (Murder by Numbers, Desperate Measures, Before and After, Kiss of Death) ou encore Oliver Stone (The Doors, Born on the fourth of July et Salvador)


RESSOURCES UTILES

Films & DVDs

Longs métrages

2005 LE CORPS DE LA MARIEE/THE CORPSE BRIDE
2005 CHARLIE & LA CHOCOLATERIE/CHARLIE & THE CHOCOLATE FACTORY *
2003 BIG FISH **
2001 LA PLANETE DES SINGES/PLANET OF THE APES **
1999 SLEEPY HOLLOW ** +
1996 MARS ATTACKS **
1994 ED WOOD **
1993 L’ETRANGE NOEL DE MR JACK/THE NIGHTMARE BEFORE CHRISTMAS **
1992 BATMAN LE DEFI/BATMAN RETURNS **
1990 EDWARD AUX MAINS D’ARGENT/EDWARD SCISSORHANDS **
1989 BATMAN **
1988 BEETLEJUICE **
1985 PEE WEE/PEE WEE’S BIG ADVENTURE *

Courts et moyens métrages

1998 HOLLYWOOD GUM (Publicité – 30 sec)
1990 CONVERSATIONS WITH VINCENT (inachevé)
1985 THE JAR (TV – 23 min)
1984 ALADDIN AND HIS WONDERFUL LAMP (TV – 47 min) *
1982 HANSEL AND GRETEL (TV – 45 min)
1982 FRANKENWEENIE (25 min) **
1982 VINCENT (5 min) **

Productions

1995 BATMAN FOREVER **
1993 CABIN BOY
1992 SINGLES
1989 BEETLEJUICE : THE ANIMATED SERIES
1985 FAMILY DOG **

DVDs

* disponible uniquement en DVD Zone 1 (USA/Canada)
** disponible en DVD Zone 1 et 2 (Europe)
* + disponible en DVDRom pédagogique français édité par l’Académie de Nice avec le concours du CRDP Midi-Pyrénées et de la revue Cadrage. Collection « A propos de… », décembre 2005.

Bibliographie

Livres en français / Books written in French

BURTON (Tim), in La Triste Fin du petit Enfant Huître…, Ed. 10/18, 1999
BURTON (Tim), in L’Etrange Noël de Mr Jack, Ed. Disney, 2000
DE BAECQUE (Antoine), Tim Burton, Ed. Cahiers du Cinéma, 2005
ISMAEL (Jocelyn), in Dr Burton et Mr Tim, Ed. Dreamland, 2003 (épuisé)
SALISBURY (Mark), in Tim Burton par Tim Burton, Ed. Le Cinéphage, 2002
SALISBURY (Mark), in La Planète des singes, Ed. J’ai Lu, 2001

Livres en anglais / Books written in English

BURTON (Tim), in The Melancholy Death of Oyster Boy…, Ed. Faber, 1998
FRAGA (Kristian), in Tim Burton : interviews, Ed. University Press of Mississippi, 2005
HANKE (Ken), in Tim Burton: an unauthorized biography, Ed. Renaissance Books, 1998
JONES (Karen), in Mars Attacks !, Ed. Titan Books, 1996
MCMAHAN (Alison), in The Films of Tim Burton, Ed. Continuum International, 2005
MERSCHMANN (Helmut), in Tim Burton, Ed. Titan Books, 2000
ODELL (C.) & LE BLANC (M.), in Tim Burton, Ed. Trafalgar Square Publishing, 2001
SALISBURY (Mark), in Planet of the Apes, Ed. Newmarket Press, 2001
SALISBURY (Mark), in Burton on Burton, Ed. Faber, 2005
SMITH (J.) & MATTHEWS (JC), in Tim Burton, Ed. Virgin Books, 2002
THOMSON (Frank), in Tim Burton’s The Nightmare before Christmas, Ed. Disney, 2002
WALKER (A.K.), in Sleepy Hollow, Ed. Faber & Faber, 2000
WOODS (Paul A.), in Tim Burton : A child’s garden of nightmares, Ed. Plexus, 2002

Synthèses et documents pédagogiques (France)

PETAT (J.) & MAGNY (J.), in Batman, Collège au Cinéma n.112, Ed. BIFI/CNC, 2001
PARRA (Danielle), in Edward aux mains d’argent, Collège au Cinéma, Ed. BIFI /CNC, 1993
JOUBERT-LAURENCIN (H.) & SCHAPIRA (C.), in Edward aux mains d’argent, Ecole et Cinéma, Ed. BIFI/CNC, 2000
Collectif, in L’Etrange Noël de Mr Jack, Cahiers du Cinéma n.486, 1994
Collectif, in Tim Burton : Sleepy Hollow, Positif n.468, 2000
Collectif, in Sleepy Hollow, L’Ecran Fantastique n.194, 2000
CLERGET (Sébastien), in Sleepy Hollow, Lycéens au cinéma, Ed. BIFI/CNC, 2002
VIMENET (Pascal), in L’Etrange Noël de Mr Jack, Ecole et Cinéma, Ed. BIFI/CNC
Collectif, in Les mondes étranges de Tim Burton, Positif n.364, 1991

Ressources Internet

Quelques sites internationaux dédiés à Tim Burton

WEB FRANCOPHONE TIM BURTON http://www.tim-burton.net/ (France)
SITE PERSONNEL TIM BURTON http://timburton.ifrance.com (France)
TIM BURTON COLLECTIVE http://www.timburtoncollective.com/ (USA)
TIM BURTON DREAM SITE http://minadream.com/timburton/ (USA)
TIM BURTON OFFICIAL WEB SITE http://www.timburton.com/ (USA)
TIM BURTON TOWN http://www.timburtonstown.com/ (Espagne, Spain)
TIM BURTON http://www.tim-burton.tk/ (Espagne/Spain)

Quelques sites officiels de films de Tim Burton

BIG FISH http://www.sonypictures.com/movies/bigfish/ (USA)
CHARLIE http://chocolatefactorymovie.warnerbros.com/ (USA)
CHARLIE http://wwws.warnerbros.fr/movies/chocolatefactory/ (France)
CORPSE BRIDE http://corpsebridemovie.warnerbros.com/ (USA)
MARS ATTACKS http://marsattacks.warnerbros.com/ (USA)

 

Alexandre Tylski, Cadrage septembre 2005

 

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