DOSSIER
Février 2004
JERRY GOLDSMITH
Portrait d’un grand compositeur des toiles
Par Jean-François Houben

 

Jean-François HOUBEN est notamment l’auteur de la récente et volumineuse anthologie « 1000 Compositeurs de Cinéma » (Ed. Cerf Corlet, 2002).

Dès 1962, avec ses partitions pour le western Seuls sont les indomptés puis pour le drame Freud, Jerry Goldsmith s’est révélé l’un des compositeurs de cinéma américains les plus éclectiques et les plus inspirés. Passionné par le 7eArt (au point de n’écrire que très peu d’oeuvres hors cinéma, télévision et radio), Goldsmith a révélé un singulier talent de compositeur et de dramaturge au travers de musiques aux styles souvent contrastés pour des films de tous genres (drames, comédies, westerns, thrillers, films de science-fiction, de guerre, d’aventure...). On a estimé que toutes les minutes, est diffusé quelque part dans le monde un film ou un programme TV ‘musicalisé’ par Goldsmith.Il est une sorte d’extraordinaire « compositeur-caméléon » (selon l’expression de Lalo Schifrin, compositeur lui-même très éclectique).

Biographie

Né Jerrald K.Goldsmith le 10 février 1929 * à Los Angeles, cet Américain apprit le piano dès l’âge de 6 ans. Il fut, à 13 ans, l’élève de Jakob Gimpel pour le piano. Il étudia à 16 ans la composition, le contrepoint et la théorie musicale avec Mario Castelnuovo-Tedesco. Celui-ci, compositeur de cinéma occasionnel, surtout connu dans le domaine classique (né à Florence en 1895 et décédé à Los Angeles en 1968) eut parmi ses élèves divers « compositeurs de cinéma » illustres : Henry Mancini, André Previn et John Williams. Goldsmith fut, par ailleurs, l’élève de Buddy Baker (compositeur ‘Disney’ né en 1918 et décédé en 2002).

Goldsmith suivit des cours de composition pour le cinéma données par Miklos Rozsa (1907-1995) à l'Université de Californie du Sud. Rozsa composa de nombreuses musiques pour le 7eArt, notamment celle de Spellbound (La Maison du Docteur Edwards, d’Alfred Hitchcock) : selon les propos de Goldsmith, c’est cette musique-là qui le fascina et suscita sa vocation de « compositeur de cinéma ».

Les débuts de Goldsmith furent modestes : il fut engagé comme copiste à la radio-télévision CBS en 1950 (il était tout fraîchement marié). Assez rapidement, il s’y imposa comme compositeur et chef d'orchestre. Sa toute première composition fut destinée à la radio.Plusieurs des musiques composées par Goldsmith pour des dramatiques télévisées étaient enregistrées... en direct : Goldsmith jouait lui-même au piano ou à l’orgue au sein de petits ensembles. Nul doute que ce rude apprentissage stimula son imagination et perfectionna son savoir-faire.

Goldsmith musicalisa son premier film majeur en 1962 : Seuls sont les indomptés. Grâce au soutien d’Alfred Newman (compositeur et directeur musical qui aida des compositeurs aussi admirables que Bernard Herrmann et Alex North), il put composer la musique de ce western interprété par Kirk Douglas. Vinrent ensuite la partition (enregistrée en Europe) du film Freud de John Huston puis celle de La Canonnière du Yang-Tsé de Robert Wise.

Goldsmith s’était d’emblée affirmé comme l’un des compositeurs majeurs du cinéma américain.

Ont suivi, jusqu’à ce jour, plus de 200 musiques de films et de télévision : certaines parmi les plus remarquables de l’histoire de la musique de cinéma (Freud, La Planète des singes, Chinatown, Le Lion et le vent, Alien, Under Fire, Legend...) sur lesquelles je reviendrai plus loin.

Hors cinéma et télévision, Jerry Goldsmith n’a que très peu composé – à la différence, par exemple, de son ami et mentor Alex North (1910-1991).

Ses principales oeuvres de « musique pure » sont Music for Orchestra (oeuvre dodécaphonique dirigée en concert par Leonard Slatkin en 1971 et 1976, puis par Esa-Pekka Salonen en 1988), la cantate Christus Apollo (avec laquelle Goldsmith accomplit ses débuts de chef d’orchestre dans les salles de concert), le ballet Othello (inscrit au répertoire du Ballet National d’Australie), Fireworks : A Celebration of Los Angeles, Soarin’ Over California (composé pour un parc d’attractions).

Ses influences, son style musical et son rapport à l’image

Au fil des années, Jerry Goldsmith a cité comme certaines de ses influences majeures : Bela Bartok, Alban Berg, Claude Debussy, Krzystof Penderecki, Maurice Ravel, Arnold Schoenberg et Igor Stravinsky. Il précisa (en 1988) : « pas de compositeurs de musique de film ».

Stravinsky a constitué, par ailleurs, un ‘modèle’ à ses yeux : « La discipline est capitale pour les créateurs... Je ne me compare pas à Stravinsky mais son mode de travail constitue un exemple pour moi. Il était considérablement discipliné » (entretien avec Tony Thomas, 1991). Interrogé sur ceux qu’il admirait parmi les ‘compositeurs de cinéma’, Goldsmith répondit (en novembre 1995 sur America Online) : « Franz Waxman et Alex North ».

Véritablement peu enclin à ‘théoriser’, Goldsmith est toujours demeuré très discret sur sa ‘technique’ de composition pour l’image et son inspiration. Contraste quasi-absolu, donc, avec un Ennio Morricone qui semble n’éprouver aucune peine à décortiquer son propre processus créatif. Goldsmith confessa : « Quand je m’assieds pour composer, je suis incapable d’expliquer pourquoi je le fais ainsi, ni même comment. C’est comme ça ! C’est juste une histoire de sensations, d’intuitions. » (in Les Compositeurs de musique, p.69 - cf. BIBLIO).

Il précisa tout de même une de ses convictions : « Les compositeurs ne devraient pas illustrer ce qui est à l’écran. Ce n’est pas nécessairement un conseil aux compositeurs mais aux metteurs en scène qui parfois n’ont pas confiance en eux, et veulent mettre des points d’exclamation partout, quand nous devrions explorer les personnages. » (Positif, n°502, p.92)

Comment brièvement définir le « style Goldsmith » ? Le compositeur lui-même esquissa une réponse en 1990 (au détour d’une interview accordée à la NBC) : « une diversité rythmique et une structure harmonique particulières ». Dans l’un de ses ouvrages sur les compositeurs de cinéma, le Français Alain Lacombe écrivit avec une assez grande pertinence : « Dans les travaux de Goldsmith, les changements de rythme et les modulations des timbres sont inhérents au discours musical dans sa durée. Mélange tonal et atonal, ses partitions échappent à l’obsession du thème ».

Récompenses

Jerry Goldsmith remporta un Oscar (Academy Award) en 1976 pour THE OMEN et cinq Emmy Awards pour ses musiques de télévision suivantes : THE RED PONY, QBVII, BABE, MASADA et STAR TREK:VOYAGER.

Il reçut en 1990 le Golden Score Award attribué par l’American Society of Music Arrangers and Composers.

En 1993, il fut récipiendaire de la récompense annuelle décernée par la Society for the Preservation of Film Music (SPFM devenue Film Music Society : site Internet = http://www.filmmusicsociety.org/).

Daily Variety lui décerna en 1995 l’American Music Legend Award.

En 1998, il reçut, lors du 9ème Festival International du Film de Nortel Palm Springs, le Frederick Loewe Career Achievement Award.

Bibliographie sélective

En français (livres & revues) :
- Entretien avec R. Pudill et F. Inger, revue Soundtrack!, n°23, septembre 1987, pages 9-11
- Entretien avec D. Schweiger, revue Soundtrack!, n°43, septembre 1992, pages 13-16
- Mark Russell & James Young, Les Compositeurs de musique, Ed. La Compagnie du Livre, 2000, pages 58-69
- Jean-François Houben, 1000 Compositeurs de cinéma, Ed. Cerf, 2002, pages 289-294
- Entretien avec C. Lauliac, revue Positif, n°502, décembre 2002, pages 90-92

En anglais (livres) :
- Tony Thomas, Music for the Movies, 1971 (rééd. 1997)
- Tony Thomas, Film Score - The Art & Craft of Movie Music, 1991, pages 285-295
- David Morgan, Knowing the Score : Film Composers Talk About the Art, Craft, Blood, Sweat and Tears of Writing for Cinema, 2000
- Mark Russell & James Young, Screencraft : Film Music, 2000 (traduit en français : cf. ci-dessus)
Paul Tonks, Film Music, 2001, pages 48-49

Compte-rendu du concert au Royal Albert Hall de Londres (par Jean-François Houben)
http://www.traxzone.com/content/index.asp?section=articles&num=135

A visiter:

- JERRY GOLDSMITH
http://www.jerrygoldsmithonline.com/


-
THE GOLSMITH FILM MUSIC SOCIETY
http://www.threeweb.ad.jp/~htomo/eindex.htm


- JERRY GOLDSMITH (en français)
http://www.geocities.com/goldsmithfr/

*la même année que Jacques Brel, Frederic Devreese, Michel Fano, Henri Lanoë, Toshiro Mayuzumi, Lennie Niehaus, André Previn... compositeurs qui ont tous écrit pour le 7eArt...

 

Jean-François Houben, Cadrage février 2004

 

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