DOSSIER
Octobre 2003
LA CRITIQUE DE FILM A L'HEURE D'INTERNET
Analyse d’une critique de cinéma dominante

Par Alexandre Tylski

 

Alors que certain(e)s semblent vouloir s’accrocher exclusivement à l’ère du papier, d’autres évoluent depuis un moment maintenant dans les temps critiques de la grande toile. L’occasion de faire le point sur la situation de la critique de film aujourd’hui et de mettre quelques poings sur quelques « i ». Les données statistiques et économiques le démontrent : la critique de film en France « agit », et s’agite, désormais en majorité sur Internet. Mais que propose donc de nouveau la grande toile pour aborder le grand écran ? Où résident sa grandeur et sa limite ? Pouvons-nous affirmer pour autant que la critique de film a changé de mains et de sens ?

Il existe heureusement différentes manières de « voir » la critique de film, ou plutôt, les critiques de films, chacun y allant de sa définition (la critique comme avis personnel et/ou analyse sur les films). Pour un certain nombre, la critique de film sert avant toute chose à donner une idée du film avant d’aller le voir ou non. Elle sert à choisir, ou elle sert à avoir un bon ou un mauvais « a priori » (mais n’y en a-t-il jamais de bons ?).

Pour d’autres, la critique de film sert à prolonger la vie des films, « à prolonger le choc esthétique de l’œuvre d’art », au-delà même de tout traitement de l’actualité ou de volonté promotionnelle (cancer de la critique). Pour d’autres encore, la critique de film est une mouche posée-là sur la figure d’un film, d’un(e) cinéaste ou d’un(e) interprète, une boursouflure miniature, inutile et nauséabonde. Pour d’autres enfin, la critique de film est tout cela à la fois, la critique de film devant plus souvent se conjuguer au pluriel.

Elle soulève en tout cas des débats sans fin, la critique de cinéma ; elle est ainsi vilipendée régulièrement par les cinéastes (on se rappelle les propos de Patrice Leconte ou encore de Luc Besson). Pourtant, tout bon film n’est-il pas au fond une critique et tout bon réalisateur un bon critique (le cinéaste apportant lui aussi son avis sur le cinéma et le monde) ? Les deux métiers, critiques et cinéastes, ne se rejoignent-ils pas secrètement et passionnément ? Ils sont sans doute, quelque part, frères-jumeaux. Et s’ils ne le sont pas, c’est qu’un des deux ne fait probablement pas bien son métier ; pas de critique sans art et pas d’art sans esprit critique.

La France a, on le sait, la chance d’avoir (malgré les apparences diront les mauvais langues) ce goût de la critique, qu’elle s’exerce de manière écrite ou orale. La tradition des ciné-clubs et des discussions-café après projection restent prégnants - la radio et la télévision font leur possible pour suivre cette vitalité, avec plus ou moins de bonheur. La profusion des revues critiques en France est un cas à part, de par une tradition littéraire très forte, de par une tradition française de la critique de cinéma et de par une « industrie » de l’édition papier unique en son genre. Mais comme toute tradition, la critique de cinéma ne cesse d’être questionnée, remodelée, ré-ajustée. La critique est mouvante.

En ce sens, la critique du grand écran connaît depuis quelques années maintenant une nouvelle mutation, monstrueuse pour certains, libératrice pour d’autres. Cette transformation nous la devons à un nouveau support encore quelque peu montré du doigt et caricaturé par les médias : Internet. Car en effet, la grande toile est, sinon désormais la plus importante, une nouvelle épuisette critique du grand écran (il s'agit d'ailleurs d'une spécificité propre au domaine audiovisuel (et littéraire): en Histoire par exemple, Internet n'est jamais utilisé comme support critique car toujours pas pris au sérieux par les historiens).

D’un point de vue quantitatif tout d’abord, les chiffres sont éloquents : il y a désormais plus de revues de cinéma internet commerciales qu'il n'y a de revues de cinéma papier commerciales (plus d'une dizaine de sites cinéma commerciaux en France). De plus, un « webzine » français de cinéma (parce qu’il peut être lu facilement de n’importe quel emplacement du globe) peut être lu chaque mois jusqu’au million de lecteurs (aux USA, il faut multiplier ce chiffre par dix). Un site de cinéma moyen accueille aisément trente mille internautes mensuellement.

Que cela veut-il dire ? Cela signifie qu’un site cinéma de taille moyenne embrasse autant de lecteurs qu’un important magazine de cinéma papier. Et des revues comme Les Cahiers du Cinéma (commerciale) ou Positif (bénévole) ne regroupent pas la moitié des lecteurs d’une revue de cinéma en ligne bien moins connue mais pourtant soignée et sérieuse telle que Objectif Cinéma (semi-commerciale) – alors même que ce site reste encore loin derrière les fréquentations d’autres sites de cinéma, plus « commerciaux » tels que Monsieur Cinéma, Cinéfil, Commeaucinéma ou AlloCiné.

Internet serait-il dès lors en train de tuer les revues papier ? La question est logique et légitime. Les problèmes économiques de plus en plus fréquents des revues papier de cinéma (Les Cahiers du Cinéma, Repérages, Studio, etc.) indiquent, en partie, les stigmates de cette forte émergence de la critique cinéma sur Internet. Ces stigmates restent inévitablement proportionnelles au nombre grandissant d’internautes, en particulier des jeunes cinéphiles (souvent plus à même de pratiquer Internet alors qu’ils représentent le marché majeur des revues papier).

Mais ces stigmates sont aussi proportionnelles à l’invasion croissante d’une publicité actualisée et « actualisable » grâce aux possibilités commerciales et promotionnelles d’Internet (remises à jour quotidiennes, espace publicitaire quasi-illimité, corrections faciles, etc.). Les affiches des Festivals se voient de plus en plus affublées de logos de sites Internet de cinéma et les sites de cinéma organisent aussi, désormais, des festivals, voire même, les créent : nous pensons par exemple au FIFI (Festival International du Film d’Internet) présidé par le responsable du site cinéma, Ecran Noir.

Le paysage de la critique de cinéma s’est silencieusement mais grandement modifié ces dernières années. Cette "nouvelle vague de la critique" reste encore « tabou » et beaucoup de journalistes de la presse écrite tentent de masquer cette réalité (lire par exemple l'article du 25 octobre 2003 de Télérama, cliquez ici) aussi longtemps qu’il sera possible de le faire – avant de paraître totalement ridicules. En ce sens, nous avons assisté ces derniers mois à la disparition subite et systématique des rubriques « sites web » dans les revues de cinéma papier car, ces dernières ont compris finalement, que trop bien, la part grandissante, concurrentielle, des revues de cinéma en ligne.

Dès lors, beaucoup peuvent, à juste raison, s’inquiéter de l’avènement de cette nouvelle voix sur le cinéma. Pour eux, l’heure est « critique » car le rapport au papier, ne serait-ce que dans ce qu'il a de tactile et d’émouvant, doit absolument subsister. Et, précisément, devant la survie et le combat, certaines revues papier ont pris à bras le corps la mutation Internet en proposant des sites annexes à leur revue, tel que Mad Movies ou dans un genre plus universitaire Cinergon (bénévole) et Eclipses, ou encore en proposant des extensions multimédia : le CDRom de cinéma inclus dans le magazine lancé par Ciné-Live (commerciale) et copié ensuite par Studio. Feu le somptueux site des Cahiers du Cinéma s’est interrompu pour des raisons financières, mais proposait une innovante proposition Internet pour le traitement du septième art – alors que les autres sites des revues cinéma consistent la plupart du temps à des vitrines promotionnelles avec jeux, achats, etc.

Néanmoins, d’un point de vue qualitatif, que pouvons-nous dire de l’apport d’Internet en terme de critique de cinéma ? Y’a-t-il véritablement une critique de cinéma dominante et est-ce celle s’exerçant à travers le support d’Internet ?

Il apparaît que la critique de film sur Internet, dans son contenu même, se base sur les diverses traditions de la critique : les fiches techniques, les anecdotes et l’analyse proprement dite et son cortège d’expressions clichés. Des expressions comme autant d’écueils répétés que l’on trouve dans les revues commerciales, ainsi l’inévitable best-seller de la formule: « Un film aux effets spéciaux époustouflants », mais que l’on trouve aussi, ne nous voilons pas la face, dans les revues dites plus « sérieuses » et plus « nobles », ainsi le très tendance: « Ce film est un bel objet cinématographique ». Une expression de l’objet à laquelle nous pourrions rétorquer: « Quel est l’objet ? Un film est-il vraiment un objet ? ». Qu’il s’agisse de revues papier ou de revues en ligne, de revues sérieuses ou commerciales, personne n’apporte a priori aujourd’hui quoi que ce soit de nouveau, et encore moins de révolutionnaire, à ces formules ni à l’approche analytique ou critique, ou autre, du cinéma.

La critique de cinéma dominante reste toujours la même. Et qu’elle que soit sa pertinence, la « noblesse » et la « crédibilité » des propos reviennent toujours aux critiques papier (bien que les propos des critiques Internet deviennent peu à peu cités, y compris dans les livres). Seul le support semble changer et nuancer la critique et ce, quelque soit le modèle économique (revue gratuite ou commerciale).

Ainsi, Internet peut permettre aux cinéphiles d’atteindre facilement, rapidement, des ressources parfois inédites liées au cinéma (filmographies, dossiers, sites officiels, informations au jour le jour, longues analyses croisées). Cela provoque incontestablement un autre rapport encyclopédique, critique et quotidien avec le cinéma et notre regard sur celui-ci. Internet permet par sa nature de corriger aussi les erreurs, les coquilles, de « remettre à jour » des textes et des dossiers informatifs. Internet permet également une inter-activité unique entre contenu et lectorat. Les forums Internet de discussions sur les sites de cinéma ou sur Usenet (cf. fr.rec.cinema.discussion) fleurissent et cultivent les discussions, les analyses, les croisements, les passions.

Quant aux critiques de films, aux journalistes et experts, Internet leur permet un espace quasi-illimité (voir Les sites Cadrage par exemple) pour aborder un réalisateur, un film ou un thème dans la longueur et la profondeur : pas de contrainte de nombre de caractères. La relative légèreté de l’édition des sites (comparée à la lourdeur logistique et économique des revues papiers, et même des fanzines) est déterminante dans l’approche même de la critique, du contenu. Les fameuses « dead line » et les notions de « mensuel » n’ont presque plus de sens sur Internet et permettent aux rédacteurs plus de temps parfois, plus de réflexions et de maturation.

Et les jeunes chercheurs et apprentis-journalistes trouvent grâce à Internet un terrain idéal et libre pour parler de cinéma (Plume Noire par exemple) et ce, sans avoir à passer par une voie hiérarchique toute militaire : avant, un jeune rédacteur se devait d’écrire des mini-critiques de fin de magazine avant de pouvoir passer, avec l’âge, à l’écriture de critiques plus longues (cf. Positif).

La critique de cinéma, si elle n’a pas changé radicalement dans ses langages, a mué dans l’utilisation qu’on en fait et c’est déjà beaucoup. La jeunesse peut s’approprier davantage la critique (voir ainsi Ciné Kritik (bénévole) ou Ciné Lycée) et réinventer les réceptions et la manière de les partager avec l’Autre. La torche a changé de main, pour ainsi dire, même si ce seront toujours les regards qui resteront décisifs, le goût de lire des livres, de (re)découvrir des films. Et de voyager sur le Net en aventurier, en pionnier. La critique est désormais ouverte, offerte, au monde entier, à tous les âges, à tous les regards, à toutes les mains, c’est la grandeur et la limite.

Internet n’est pas le contraire du papier, le livre de cinéma ne pourra être remplacé par un écran d’ordinateur, tout reste complémentaire – une analyse de film sur Internet prenant plus de saveur une fois imprimée, on le sait.

Il reste peut-être surtout à fixer dans cet El Dorado de nécessaires barrières éthiques et des repères-refuges. Restent à bâtir des lieux Internet exigeants comme autant de phares dans cet océan d’informations. Et cultiver plus que jamais la légitimité et l’utilité intime et internationale de la Grande Toile pour le Grand Ecran.

Ces deux Géants se devaient de se rencontrer.

Alexandre Tylski, chercheur au LARA (Laboratoire de Recherches en Audiovisuel) et membre du SFCC (Syndicat Français de la Critique de Cinéma)

Photo Alexandre Tylski par Maud Quérol-Ferrer, copyright 2003.

 

 

Alexandre Tylski, Cadrage octobre 2003

 

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