DOSSIER
Janvier/Février 2004

AELITA de Jakov Protazanov

Comment le cinéma soviétique
enfanta un blockbuster
Aelita de Jakov Protazanov, 1924

Par Franck Lubet

 

Aelita de Jakov Protazanov, 1924. URSS. 110 min. Noir & blanc. 35 mm. Muet. Intertitres russes.Scénario Fedor Ozep, Aleksej Fajko, d’après Aleksej Tolstoï Photographie Jurij Zeljabuzskij, Emilij Schönemann Décors Sergej Koslovskij, Isaak Rabinovic, Victor Simov Costumes Aleksandra Ekster Production Mezrabpom-Rus Interprétation Nicolaj Cereteli, Julja Solnceva, Igor Il’inskij, Nikolaj Btalov

Le scénario

Trois mots étranges et inconnus tombent sur les postes de transmission du monde entier. «…Anta…Odeli…Uta… ». Balbutiement historique. Première allocution martienne au cinéma. Le message parvient jusqu’à Los, ingénieur soviétique qui ne doute pas un instant de son origine ; cela fait des mois qu’il travaille sur les plans d’un engin spatial capable de l’emmener jusque sur Mars. Mais pour l’heure il est pressé de rejoindre sa femme qui travaille au comité de distribution des produits de première nécessité. Le couple coule des jours heureux ; et Los oublie quelque peu Mars. Jusqu’à ce qu’un individu douteux vienne s’installer chez eux – le pays connaît une crise du logement. A peine arrivé, l’homme, certainement un nanti de l’ancien régime, fait la cour à la femme de Los. Les rapports du couple se dégradent rapidement et dans un accès de jalousie, l’ingénieur tue sa femme. Il n’a plus le choix. Il doit quitter le pays. Ce sera Mars.

En toute hâte, Los termine son aéronef et s’envole sans regret, accompagné d’un combattant de l’armée rouge en mal d’aventures et d’un policier, sur ses talons depuis le meurtre. Sur Mars, dans un décor et des costumes dignes d’un Monsieur Spock décadent revu et corrigé par Rodchenko et Miro, les événements s’enchaînent rapidement. Nullement étonnés de rencontrer une forme humaine de vie extra-terrestre, l’agent de police consciencieux espère une collaboration interplanétaire pour mettre Los sous les verrous ; Los tombe sous le charme de l’érotique Aélita, souveraine sans pouvoir, qui, elle-même souhaite s’essayer au baiser terrien ; et le soldat fait connaissance avec les prolétariennes martiennes. Et tous trois finissent dans une geôle avec les esclaves.

Aguerris par le communisme de guerre, les trois soviétiques fomentent une révolte sur le point de réussir, si Aélita, décidément trop corrompue, n’avait pas trahi. Mars ne sera pas bolchevique. Furieux, Los tue Aelita et se réveille. Il est dans la gare de Moscou. Un colleur d’affiches finit de dévoiler une campagne de publicité pour une marque de pneus du nom d’Anta Odeli Uta. Tout cela n’était qu’un rêve. Et Los retrouve sa femme tandis que leur colocataire de fortune est arrêté par la police pour corruption. Tout est bien qui finit bien. Los détruit les plans de ce qui aurait pu être le premier spoutnik. Pas besoin d’aller chercher sur la planète rouge ce que le communisme offre sur la planète bleue.

Un ovni au pays des soviets

1924. La NEP (Nouvelle Politique Economique) a déjà remplacé depuis trois ans le communisme de guerre. Période de contrastes et de souci d’apaisement social après une guerre civile dévastatrice, la NEP est une sorte de retour au libéralisme, une pause dans la marche au socialisme - une détente économique mais pas idéologique - dans le but de préparer ultérieurement le passage à un communisme plus radical. Période bâtarde, donc, dont les contradictions se répercutent sur le cinéma. Car si aujourd’hui le cinéma soviétique muet est pour beaucoup réduit à son avant-garde, il faut savoir qu’à l’époque il embrassait autant une cinématographie révolutionnaire (formelle et idéologique) qu’une cinématographie traditionnelle du type pré-révolutionnaire. Ainsi cohabitaient une industrie du cinéma d’Etat et privée. Concession qui n’empêchait pas pour autant un flux toujours croissant de films étrangers dans les salles. C’est dans ces conditions qu’a été décidé de réaliser Aélita ; dans le but premier de concurrencer les productions étrangères. Et pour ce faire, il fallait donner le jour à un véritable blockbuster.

À la production on retrouve la Mezrabpom-Rus (section cinématographique du secours ouvrier international) qui n’est autre que la Rus’, vieille firme déjà en activité sous Nicolas II. Malgré un nom plus bolchevique, sa production plutôt traditionnelle, reste très éloignée des excentricités de la FEKS ou des exigences du Proletkult, mais son expérience et ses techniciens sont inestimables. La Mezrabpom-Rus se met en branle et, pour réaliser sa super production, commence par faire appel à Jakov Protazanov, cinéaste dont le nom à l’époque évoquait davantage le cinéma que celui de l’auteur de La grève, tourné la même année qu’Aelita. En 1924, Jakov Protazanov est le cinéaste russe le plus illustre avec prés d’une quarantaine de films à son actif. Mais cette reconnaissance est aussi son handicap puisqu’il s’est illustré dans le cinéma pré-révolutionnaire ; cinéma honni par les bolcheviks. D’ailleurs après avoir tourné Le Père Serge en 1917, qui manifestait pourtant une certaine satire de la Russie tsariste, Protazanov s’était exilé, d’abord à Odessa, puis à Paris d’où il ne revint qu’à la faveur de la NEP. Quoi qu’il en soit, pour Aélita on ne lui demandait pas de montrer patte rouge ; on attendait de lui son savoir faire.

Nous voici donc face à un objet curieux. Une super production, qui plus est un film de science-fiction, dirigé par le maestro du cinéma tsariste, au cœur du communisme dont la révolution s’étend jusqu’à la culture et surtout au cinéma. La sortie du film fut précédée par une publicité tapageuse digne des campagnes de promotion des blockbusters actuels. On pouvait trouver dans les pages de la Kinogazeta, sans aucune explication, les mots «…Anta…Odeli…Uta… », comme on a pu suivre sur Internet de curieuses pistes à propos de A.I. de Spielberg. Procédé que l’on retrouve avec une exacte similitude dans le film ; puisque Aelita débute avec ces trois mots « ...Anta...Odeli...Uta... » d’origine inconnue – que ces mots amènent l’épisode martien, provoquent le rêve, et ne sont en réalité que le slogan d’une publicité pour une marque de pneus. Mise en abîme troublante qui ne cesse de soulever des interrogations. Tout un film soviétique reposant sur un slogan publicitaire : Assimilation d’un procédé capitaliste ? Ironie de l’auteur par rapport à la NEP ? Dénonciation du capitalisme ?

Quoiqu’il en soit la promotion du film eut l’effet escompté et tout le monde en attendait la sortie. Cependant les avis furent partagés. Le public réserva un accueil chaleureux à Aelita, qui, de fait, réalisa une audience plus importante que les films à grand spectacle étrangers. L’enjeu commercial était gagné, voire, même, dépassé : nombreuses filles nées en cette année 1924 furent baptisées du nom de la reine de Mars. D’un point de vue critique, en revanche, la presse fut beaucoup plus réticente. On pouvait lire dans les Izvestia : « la montagne a accouché d’une souris ». On reprochait au cinéaste d’avoir trop misé sur l’exotisme martien (décors, costumes, maquillages,...), mais c’est essentiellement la pluralité des genres abordés par Protazanov qui devait dérouter. La critique y vit un manque de précision, un éclectisme qui laissait transparaître la versatilité ou l’inconsistance politique de l’auteur. C’est pourtant cette diversité perçue à l’époque comme trop éclectique, qui fait aujourd’hui tout l’intérêt de ce film.

Pas un OVNI. Un OFNI.

Comprenez par OFNI : objet filmique non identifiable. C’est qu’Aelita est un film protéiforme qui ne supporte pas une catégorisation exclusive. C’est une sorte de creuset dans lequel Protazanov mélange divers genres sans jamais en laisser prédominer un seul. Ainsi, Aelita est toujours considéré comme un film de science-fiction, le premier film de science-fiction soviétique. Ce qu’il est, de par son épisode martien dont les décors et les costumes constructivistes ont fait la renommée. Mais toute cette partie ne concerne qu’un tiers du film, le reste se passe sur Terre dans un style plutôt réaliste qui en fait une sorte de chronique de la NEP. Avant d’être cinéporté sur Mars, on sera passé par le mélodrame avec l’histoire d’amour entre Los et sa femme. On aura fait un détour par la satire (des nepmen) avec la venue du colocataire de fortune qui regrette l’ancien temps tout en profitant du système jusqu’à tenter de corrompre la femme de Los. Pour continuer dans le registre du film policier, plus burlesque que noir, avec la fuite de Los après le meurtre de sa femme.

Une hétérogénéité qui n’en fait pas pour autant un film puzzle ou fourre-tout ; car Protazanov prend soin de lier ces éléments, aussi disparates soient-ils, par une ligne comique, virulente et potache, qu’il développera dans ses films ultérieurs (Le tailleur de Torjok, 1925, Le procès des trois millions, 1926, ou encore La fête de Saint Iorguen, 1930). L’aspect politique non plus n’est pas absent de ce film. Certes moins prononcé que dans La grève qui sort sur les écrans au même moment mais certainement plus fin que dans les films staliniens à venir. En effet, si la presse reprochait au réalisateur de fuir la réalité en idéalisant des contrées fantastiques, on est en droit de se demander au regard du film, si cet ailleurs décadent et non réceptif aux enjeux d’une révolution, cet ailleurs qui plus est, rêvé, fantasmé, provoqué par une publicité, n’est pas une allégorie du monde capitaliste.

Auquel cas, oui, l’étranger est idéalisé, dans un premier temps, mais aussitôt désacralisé avec la trahison d’Aelita et le réveil de Los, qui finalement se rend compte que l’Union Soviétique est bien le meilleur des mondes. Pas besoin d’aller voir ailleurs, chez nous ce n’est pas terrible, mais c’est quand même mieux. Aspect qui en ferait un film de propagande de tout premier ordre, si l’on considère le succès commercial qu’il a connu. Un film en prise direct avec la réalité soviétique qui met en scène les ambiguïtés de la NEP tout en les dénonçant.

Alors : Aelita ou Protée ? On l’aura compris, comme ses personnages se travestissent (Los prend l’apparence de son collaborateur pour échapper à la police ; le soldat ayant perdu son uniforme, s’envole pour Mars habillé en femme ; les nantis de l’ancien régime cachent leur smoking sous des guenilles), Aelita se joue sur plusieurs niveaux et son réalisateur, de cinéaste prérévolutionnaire devient cinéaste pro-révolutionnaire. Un film qui peut se voir comme un divertissement mais dont le récit à tiroirs et la question de la publicité (en filigrane et pourtant omniprésente) éveillent la curiosité historique et politique tout en jetant les bases d’une cinématographie somme toute moderne.

Filmographie

1910 - Le premier distillateur
1911 - Le chant du bagnard
1912 - Le chant du prophétique Oleg - Anfissa - Le départ du grand vieillard
1913 - Le vase brisé - Les clés du bonheur - Comme les roses étaient belles et fraîches - Le mari acheté - Moment musical - Pourquoi sanglotait le violon - Le nocturne de Chopin - L’un s’amuse, l’autre paie - La marque des plaisirs passés - L’homme cloué - Comme l’âme de l’enfant sanglotait - Le fils du bourreau - Pour l’honneur du drapeau russe
1914 - L’arène de la vengeance - Un drame par téléphone - La colère de Dyonisos - Amour, Arthur & cie - La femme en sait plus que le diable - Le gardien de la morale - Le diable - Yolka - Le mannequin vivant - Le visage de la guerre - Face à la vie - La danse des épées - L’œuvre d’art - Noël dans les tranchées - Je vous en prie - Tango - La danse du vampire
1915 - N’allez pas à elle avec des questions - Le député - Les bas-fonds de Pétersbourg - La dent de sagesse - Plébéien - Les faubourgs de Moscou - Natacha Proskourova - Guerre et paix - La mouette - Ma conscience et moi - Le mystère de la foire de Nijni-Novgorod - Nicolaï Stavroguine
1916 - Le péché - En descendant la Volga - La dame de pique - La danse de mort - Le bonheur domestique - Donne, pour l’amour du Christ - Elle désirait si follement, si passionnément le bonheur - J’attelle à la troïka trois bruns chevaux fougueux - Sous le joug de la passion - Et le chant resta inachevé - La femme au poignard - Ne convoite pas la femme d’autrui - Panna Méri - Le jugement divin - Tassia
1917 - Procureur - Andréi Kojoukov - Assez de sang - Les millions maudits - Satan triomphant - Le père Serge - La mer démontée l’attirait - Le chemin de croix - La petite Elli
1918 - Le géant de l’esprit - La femme de chambre Jenny - Le gardien muet - L’homme devant la grille - La horde noire
1919 - Le calvaire d’une femme - Tantôt espoir, tantôt jalousie aveugle - Le secret de la reine
1920 - Une angoissante aventure - Justice d’abord (remake de Procureur) - L’ombre du péché
1921 - Le sens de la mort - Pour une nuit d’amour
1922 - Vers la lumière
1923 - Der Liebe Pilgerfahrt
1924 - Aelita
1925 - Son appel - Le tailleur de Torjok
1926 - Le procès des trois millions
1927 - Le garçon du restaurent - Le quarante et unième
1928 - L’aigle blanc - Don Diègue et Pélagie
1929 - Les grades et les hommes
1930 - La fête de Saint Iorguen
1931 - Tommy
1934 - Les marionnettes
1937 - Sans dot
1938 - Ils sont en septième
1941 - Salavat Youlaiev
1943 - Nassreddine à Boukhara
1945 - Les loups et les brebis (achevé par Boris Barnet)

 

Franck Lubet, Cadrage février 2004

 

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