Minisite
pédagogique
1. PRESENTATION DU DOSSIER, cliquez
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2. BIOGRAPHIE DE NANNI MORETTI, cliquez
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3. MORETTI, REVELATION SENSIBLE, cliquez
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4. ETUDE DE SEQUENCES DE CARO DIARIO, cliquez
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5. ETUDE DE SEQUENCES DE APRILE, cliquez
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6. FILMOGRAPHIE DE NANNI MORETTI,
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7. RESSOURCES SUR NANNI MORETTI, cliquez
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Destiné aux élèves
et enseignants accompagnant les DVDs de "Caro Diario"
et "Aprile" - Studio Canal 2004.
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RÉVÉLATION
SENSIBLE
par Jean-Luc
Antonucci, été 2004
Avant que Jan-Nils Hansen ne propose à Cadrage
de travailler sur les films Journal intime et Aprile que Studiocanal
vient d'éditer je connaissais encore assez mal le travail
de Nanni Moretti. Pour en avoir une meilleurs approche, j'ai donc
très rapidement essayé de m'immerger dans le plus
grand nombre possible de films qu'il a réalisés
ou dans lesquels il a joué. L'un après l'autre,
chacun des documents visionnés m'a lentement dévoilé
un personnage attachant. Celui que montre ses films. Celui qui
m'a invité à découvrir un pays qu'il aime
et défend avec force et conviction : l'Italie.
1. Exploration intime
Mon rapport à l'Italie est à peu
près aussi complexe que celui que j'entretiens avec la
Tunisie, même si je connais beaucoup mieux l'Italie que
la Tunisie que je viens à peine de [re?]découvrir
au lendemain de mes cinquante ans, à l'invitation de ma
mère qui entendait ainsi respecter un engagement ancien
pris avec mon père [ Cf. "Cinéma
tunisien, le sens d'un retour" Revue Entrelacs,
n°4, Janvier 2002, p. 190-195 ]. Sur le plan personnel tout
d'abord; des liens particuliers unissent ma famille à l'Italie,
et notamment avec certaines régions comme l'Ombrie, les
Marches, la Calabre ou la Sicile. Une partie de la famille de
mon père s'est d'ailleurs installée en Italie (Rome
et Modena) lorsqu'il a fallu rendre son indépendance à
la Tunisie. Je ne parle pas l'italien mais c'est une langue dont
les sonorités ne me sont pas étrangères et
que je suis capable d'entendre, globalement, sans difficultés
insurmontables. J'ai commencé à apprendre l'italien
en 4ème mais pour de sombres raisons d'offre scolaire j'ai
du abandonner l'étude de cette langue que j'aurais bien
aimé pratiquer et approfondir. Sur le plan professionnel
ensuite; mon travail de recherche sur la perspective m'a conduit
à concentrer mon attention sur l'Italie de la Renaissance.
Période si particulière où émergent
et s'installent tout à la fois, la perspective linéaire,
le métier d'architecte, l'imprimerie, la comptabilité
à partie double et la course à la mondialisation
des échanges et du commerce. Je viens donc de passer ces
dernières années à décortiquer les
expériences de perspective de l'architecte florentin, Filippo
Brunelleschi, qui, au début du XVème
siècle, a réussi à doter la ville de Florence
du dôme emblématique de sa cathédrale, Santa
Maria del Fiore.
Ma connaissance de l'Italie est par conséquent
assez fortement marquée affectivement et très parcellaire.
De tout le reste, je ne connais que les contours dessinés
à gros traits par le cinéma des Fellini, Pasolini,
Scola et de bien d'autres encore. Il y a d'un côté
une Italie que j'aime, mais de loin, de façon plutôt
idéalisée. A l'image de ma grand-mère paternelle
que je me souviens n'avoir vue, à Rome, que trois fois
seulement. D'un autre côté, il y a une autre Italie
qui ne me fait guère envie. Une Italie réactionnaire,
dominée par l'argent et par l'omniprésence de l'Église.
Mais aussi celle qu'incarne le personnage de politicien joué
par Moretti dans le film de Daniele Luchetti, Le porteur de serviette.
Une Italie que Nanni Moretti n'apprécie pas beaucoup non
plus comme en témoignent ses films. Aprile ouvre par exemple
sur la victoire électorale de la droite berlusconienne
et sur l'état d'esprit qui peut envahir un citoyen de gauche
en pareille circonstance. Anéantissement que chacun gère
à sa façon. Le personnage de Moretti s'offre le
premier joint de sa vie. Comme un défi, pour ne pas baisser
les bras et pour occuper le peu de territoire de liberté
qui reste à sa disposition en cet instant précis.
Sentiment de désarroi qui peut aussi pousser à se
rassembler pour faire front collectivement. Avec cette vision
très émouvante d'une forêt de parapluies filmée
par-dessus. Comme une protection dérisoire contre ce qui
va s'abattre sur le pays et ses habitants avec l'arrivée
au pouvoir des forces de droite. Comme si le peuple de la rue,
fort de son expérience et de sa mémoire, voulait
et devait se protéger de ce qu'il doit se préparer
à subir. Comme si le ciel ne pouvait s'empêcher de
pleurer.
Avec les films de Nanni Moretti, il m'arrive
souvent de retrouver la même émotion, la même
sensation de plaisir, le même sentiment, la même impression
insupportable que je pourrais éprouver dans des situations
analogues à celles qu'il met en scène. Cela a été
par exemple le cas avec une séquence de La chambre du fils
qui exprime de façon extrêmement émouvante
l'agression que peuvent représenter les principes martelés
par l'Église et certains de ses discours récurrents,
vides de sens, que l'on s'étonne d'entendre tenir encore
de nos jours dans ses lieux de culte. Profondément affectés
par la disparition de leur fils Andrea, ses parents ont accepté
de participer à une cérémonie religieuse
que leur fille a voulu organiser en hommage à son frère
mort, noyé. Elle n'a pas su, ou pu, trouver de meilleur
moyen pour manifester son affection après sa disparition.
Au cours de cette célébration, le prêtre lance,
en guise de justification et d'explication : "si le maître
savait quand vient le cambrioleur, il ne serait pas volé".
La mort vient à l'improviste et l'homme n'y peut rien.
Pour l'Église, une seule issue est proposée : se
soumettre docilement à la volonté de son dieu. "C'est
lui qui l'a voulu et il faut l'accepter ; on ne sait pas quand
il va décider de nous appeler mais il faut se soumettre
à son choix". Moretti fait réagir son personnage
en deux temps : d'abord, lorsque le prêtre prononce ces
mots, un signe d'exaspération intérieure esquissé
par le père qui se tourne vers son épouse pour échanger
avec elle, en silence, un regard de consternation et d'indignation.
Puis, une fois rentrés chez eux, dans leur cuisine, l'explosion
de colère du père, submergé par la révolte,
qui rejette violemment un discours qui n'a pas d'autre vocation
qu'entretenir l'aveuglement et la subordination des fidèles
à un ordre prétendument "naturel" d'un
monde qui serait régi et régulé par une force
surnaturelle et inaccessible, "une main invisible",
qu'il serait inutile et vain de combattre.
Un sentiment d'étouffement et de révolte
contre la culture de la soumission qu'il m'a été
donné de rencontrer en quelques occasions.
2. Aux sources de la création
C'est avec La chambre du fils que ma plongée
dans le cinéma de Nanni Moretti a débuté
et ce premier contact a probablement donné sa couleur à
ma perception du réalisateur et de l'acteur. Je n'avais
pas encore voulu voir ce film parce que son titre, en français,
me faisait beaucoup craindre le mélodrame pathétique,
le huis clos dans le vide et l'enfermement dans l'absence d'espoir.
Certainement la persistance d'une image si souvent vue au cinéma
de la chambre que l'on ferme et que l'on garde intacte, comme
au dernier jour, pour préserver un souvenir morbide coupé
de tout avenir. Au contraire de cela, même s'il s'agit d'un
film sur la disparition, sur le déchirement, sur l'anéantissement
causés par la perte d'un fils, ou d'un frère, ce
film est avant tout un hymne à l'amour. A l'amour de parents
pour un fils parti trop vite et trop tôt. A l'amour naissant
et au puissant désir de vivre qu'il suscite. L'amour d'un
père, de parents, qui ont le désir permanent de
tout faire pour que leurs enfants s'ouvrent au monde et apprennent
à y trouver leur place, en adultes responsables. Un film
sur l'élan brisé, sur le regret de n'avoir pu, ou
su, faire autrement pour éviter l'irréversible.
Un film sur la délicate et difficile mission dévolue
aux parents, sur leur envie constante de bien faire et la tentation
de vouloir, de pouvoir, tout contrôler. Contrôler
pour protéger. Le film d'une vie simple et sans remous
entièrement tendue vers l'accomplissement de ses enfants,
désarticulée, désorientée, par la
disparition subite et inconcevable du fils. Une absence soudaine
qui ouvre la voie aux remords, à la culpabilité,
qui contraignent à penser que l'on n'a pas été
suffisamment présent et attentif. Un manque qui suscite
l'accumulation de regrets, de retours sur soi, qui rongent et
détruisent, qui empêchent de continuer à vivre.
Un gouffre sans fin qui s'ouvre et que chacun gère comme
il le peut, avec ses moyens. Une douleur intense, omniprésente
et lancinante, qui accule au repliement sur soi et qui finit par
pousser à la séparation ceux qui s'aiment. Une impasse
qui finit, malgré tout, par trouver une issue dans la séquence
finale avec la chambre du fils qui n'est pas le lieu de l'enfermement
que je redoutais mais plutôt un trait d'union avec la vie.
Une perche tendue, sans le vouloir, par le fils à ses parents
qui vont enfin pouvoir commencer leur deuil et accepter son départ.
La chambre du fils c'est une fenêtre d'espoir, une nouvelle
porte vers l'avenir. Cette chambre a été le décor
d'une série de photos envoyées par le fils, Andréa,
à sa petite amie, Arianna, dont les parents n'ont appris
fortuitement l'existence qu'après la mort de leur fils.
Lorsque cette amie finit par venir à leur rencontre, les
parents découvrent que ces quelques photos réalisées
à leur insu dans la chambre constituent les fragments d'une
ode au bonheur naissant, à l'amour. Un amour qui va redonner
le goût de la vie et l'envie de revivre à ses parents
qui vont s'efforcer de saisir la chance qui leur est ainsi offerte.
Le film trouve ainsi sa conclusion dans un voyage improvisé
vers la frontière franco-italienne, au bord de la mer.
Comme lors d'une scène en voiture avec leurs deux enfants,
au début du film, le père et la mère accompagnent
leur fille Irène, Arianna et son compagnon de voyage, jusqu'au
bout de la nuit, vers la France. Ils peuvent ainsi, à travers
Arianna qui les relie à leur fils, achever le travail interrompu
par la noyade d'Andrea et les conduire jusqu'au lever d'un jour
nouveau, au bout du tunnel, devant le poste frontière où
ils vont la laisser partir avec son compagnon vers leur destin,
de l'autre côté. Sur l'autre rive. Avec la promesse
de garder le contact, c'est à dire une projection dans
l'avenir. Le père, la mère et la sœur restent
seuls sur la plage, encore séparés, chacun avec
sa blessure, mais avec la lueur d'une possible reconstruction.
Éduquer ses enfants, c'est les accompagner vers leur liberté
et les projeter dans leur avenir. Finalement, la douleur de la
perte d'Andrea provient autant de sa disparition que de l'incapacité
à pouvoir mener jusqu'à son terme ce processus d'accompagnement.
La chambre du fils n'est pas cet espace fermé sur le passé
auquel on se raccroche par désespoir mais la source d'un
nouvel espoir. Tout le contraire de ce que pouvait me laisser
imaginer le titre français du film. Dans un entretien avec
Jean Gili, Nanni Moretti rappelle qu'en italien "stanza"
(la chambre) a aussi l'ancienne signification de stances poétiques
(Cf. le
site du film). La stanza del figlio est un poème
d'amour offert par un fils à ses parents. Un message d'amour
qui leur offre une chance de renaissance. Un film qui dit la difficulté
d'être parents et qui rappelle, avec les autres films de
Nanni Moretti, qu'être père (ou mère) c'est
aussi être fils (ou fille). Une suite sans fin dans laquelle
la vie plonge ses racines.
La complexité du rapport père/fils
est également présente dans le film Aprile qui est
antérieur à La stanza del figlio pour sa réalisation
mais dont la conception est postérieure, comme le précise
Nanni Moretti dans l'interview que propose le bonus du DVD de
La chambre du fils. Dans Aprile, il entrelace le rapport père/fils
avec son rapport au mouvement du monde et son rapport à
la création cinématographique. Le film, qui constitue
une tranche de vie sur plusieurs années, montre non seulement
l'envahissement que constitue la naissance d'un enfant et toute
la place qu'il prend dans la vie de ses parents, en l'occurrence
celle du père, mais aussi comment un projet de création
habite et tourmente en permanence celui qui le porte et façonne
sa manière de percevoir le monde et les évènements
qui l'entourent. De la même façon qu'un bébé
quitte le corps de sa mère pour acquérir progressivement
son indépendance et son autonomie, jusqu'à la séparation
d'avec ses parents, un film, une création, de quelque nature
qu'elle soit, mûrit dans l'esprit de son créateur,
prend forme sous ses doigts et doit finalement s'arracher à
lui pour acquérir son autonomie lorsqu'elle est livrée
au public et soumise à son appréciation. Si certains
ont la capacité de créer et produire rapidement,
je fais partie de ceux pour qui la création est un processus
long qui cherche ses sources dans la complexité avec l'objectif
d'accéder à la simplicité et à la
rigueur. Face à la complexité, créer, c'est
décider. Ce qui n'est pas toujours aisé ou possible.
Qu'il s'agisse de cinéma, d'architecture ou d'écriture,
la création reste un vrai travail. Un processus qui n'est
pas toujours simple à mettre en œuvre et qui peut
être long à émerger tel qu'on voudrait le
voir. Ce qui peut être parfois douloureux et soumettre l'auteur
à rude épreuve. L'aveu de cette même difficulté
face à la création par Nanni Moretti dans le film
Aprile m'a particulièrement touché et, d'une manière
générale, c'est la façon dont il entreprend
se dévoiler et de se découvrir dans ses films que
j'ai appréciée. Probablement parce que j'y retrouve
assez souvent un écho à ce que je pense pour moi-même.
La première partie du film Journal intime
est traversée par un long travelling où l'on suit
Nanni Moretti sur son scooter. Je connaissais cette balade en
scooter emblématique pour en avoir vu divers extraits en
maintes occasions, mais sa découverte dans son intégralité
a été une vraie révélation. Peut-être
est-ce dû au fait que les jeux vidéo nous ont désormais
appris à nous identifier à un personnage (Lara Croft
par exemple parmi ceux que je connais et ai pratiqués)
ou à un véhicule (auto, moto, chasseur intergalactique,
etc.) que l'on suit, mais je me suis immédiatement retrouvé
à la place de Nanni Moretti et j'ai éprouvé,
sur son scooter des sensations oubliées, mais pas perdues,
qui ont instantanément ressurgi. Cette séquence
m'a donné l'occasion de renouer avec le plaisir ancien
que j'ai pu éprouver au guidon d'un vélomoteur ou
d'une moto. J'y ai reconnu cette impression de plaisir et de liberté
que l'on peut ressentir parfois au contact de la route et du vent
sur un engin à deux roues avec lequel on ne fait plus qu'un
et qui suit tous les mouvements de son corps. Un voyage sans but
précis, enveloppé par l'air qui fouette le corps
tout entier où l'on a la sensation d'être au contact
de tout ce que l'on traverse. Avec cette impression bizarre et
grisante que tout nous appartient et que l'on est partout chez
soi lorsqu'on circule ainsi, seul au milieu de la ville. La situation
est d'ailleurs très différente lorsque Nanni Moretti
jette toutes ses coupures de presse à la fin d'Aprile.
Après l'avoir suivi quelques instants, on change de côté
pour être face à lui. On n'est plus lui, on le regarde
se libérer, dénouer les fils qui le retiennent encore.
L'achèvement de la conception d'une œuvre est une
libération. Les choix majeurs ont été faits
lors de la phase d'élaboration. Tout devient limpide et
s'articule parfaitement. Il faut alors se libérer de tout
ce qui retient encore pour se lancer dans la réalisation
de l'œuvre et ne plus penser qu'à elle. Pour ce qu'elle
est, pour ce qu'elle doit être..
3. Résister
Dans l'analyse audio de Journal intime, Alexandre
Tylski attire l'attention sur l'un des plans de la deuxième
partie "d'île en île". Il s'agit du moment
où, après avoir quitté ses amis, Nanni Moretti
marche seul sur une langue de terre et que son pas accompagne
le passage d'un ferry qui traverse l'écran.
Ce passage illustre remarquablement l'usage
qui peut être fait de la perspective au cinéma, en
dehors de son utilisation pour la réalisation de trucages
ou d'effets spéciaux.
Le plan commence par un cadrage aux allures
romantiques. L'espace saisi est large et profond. Nanni Moretti
avance, vu de dos, dans un terrain chaotique, imbibé d'eau
où repose une vielle barque, laissée à l'abandon,
devant laquelle il passe. Ce témoin de pratiques anciennes,
à l'état de quasi-ruine, trace d'un passé
révolu, attendrit notre regard et pourrait susciter une
certaine compassion s'il n'était très rapidement
concurrencé par la silhouette d'un ferry flambant neuf
qui surgit sur la droite de l'écran, dans la partie haute
de l'image. Il n'y a pas de profondeur entre le ferry et le paysage
précédent. Aucune trace d'eau. Le relief est tel
que la masse imposante du bateau défile directement derrière
la végétation et les bâtiments qu'il croise.
Passé et présent sont mis sur le même plan
dans cet espace subitement et superbement contracté. Les
symboles du passé sont supplantés, puis abandonnés,
au profit du représentant de la modernité qui rencontre,
majestueusement silencieux, la marche tranquille de Nanni Moretti.
Deux mouvements asymptotiques se mettent alors en place pour converger
jusqu'à l'intérieur du cadre métallique d'une
cage de buts d'un terrain de foot. Dans ce nouveau cadre, Nanni
Moretti et le bateau marchent ensemble, dans le même sens.
Avec l'utilisation d'une longue focale qui écrase la perspective
et la disparition de toute fuyante vers le fond puisque qu'à
ce moment précis le relief d'un versant de montagne derrière
le ferry occupe toute la surface du rectangle de la cage de buts,
la fusion est parfaite. Les deux déplacements sont dans
le même cadre, dans le même plan, et suivent la même
trajectoire. Nanni Moretti adhère au mouvement et le suit.
A cet instant, il accepte et accompagne la modernité. Juste
avant de sortir de la cage, Nanni Moretti paraît rencontrer
sur sa route l'obstacle vertical d'un mât d'éclairage
et, au même moment, il jette un coup d'œil à
droite, vers l'arrière. Mais tous deux finissent par dépasser
le cadre de la fusion et sortent du sur-cadrage de la cage de
buts. Ils avancent de concert encore un moment mais il ne jouent
plus sur le même terrain. Le mouvement de la modernité,
plus rapide et évoluant sur un espace plus large, finit
par distancer Nanni Moretti qui ne cherche pas à lutter
ou à la rattraper en s'accrochant désespérément.
Son propre espace étant borné par un bosquet d'arbres
sur sa gauche, il s'arrête et laisse partir le vaisseau
moderne qui disparaît. C'est à la fois une contrainte
et un choix. Il accepte ne plus être en mesure de suivre
ce mouvement mais il décide aussi de ne plus le suivre
obstinément, coûte que coûte. Il reste seul,
debout, regardant le bateau s'éloigner. On ne voit plus
désormais, sur un fond de ciel, que le profil du paysage
avec Nanni Moretti debout regardant vers le lointain. Paradoxalement,
alors que la longue focale utilisée supprime tout repère
d'organisation perspective de l'espace, dès que la silhouette
du ferry sort du cadre et que Nanni Moretti reste seul et immobile,
c'est une autre perspective qui apparaît. Celle d'un homme
qui regarde et observe l'avenir qui se profile et s'échappe
devant lui. Une perspective hors champ. En l'espace de quelques
secondes et de quelques pas Nanni Moretti exprime trois sortes
d'états et nous transporte progressivement de l'un vers
l'autre : on part d'un très bref sentiment de nostalgie
à l'égard d'un certain ordre passé pour terminer
par l'impression de sérénité qui se dégage
de celui qui semble regarder sans regret l'avenir le distancer,
après être passé par une étape intermédiaire
d'adhésion et d'accompagnement du mouvement du monde. Un
mouvement auquel Nanni Moretti a donc décidé de
prendre une part active mais une course à la modernité
avec laquelle il souhaite pouvoir garder, puis prendre, ses distances.
Ce moment du film constitue un très bel
exemple de la manière dont un cinéaste peut utiliser
la perspective et le décor pour exprimer une idée
particulière ou la renforcer. Ils sont ici mobilisés
pour évoquer et suggérer une série d'attitudes,
d'état d'esprit, de sentiments d'adhésion ou de
mise à distance. D'apparence très simple, sa fluidité
extrême pouvant en masquer la complexité, ce plan
montre, si c'était encore nécessaire, à quel
point, à l'instar de la mise en perspective d'un tableau,
un film est une construction. Avant de décider de tourner
ce plan, il a fallu en concevoir préalablement les principes,
choisir le point de vue correct, trouver la position idéale
de la caméra, définir les différents mouvements,
organiser le synchronisme des déplacements, dans l'espace
et dans le cadre-image.
Il aura aussi fallu en trouver l'articulation
avec les autres séquences du film et plus particulièrement
de la deuxième partie. On voit notamment le ferry une nouvelle
fois. A quai, au bout d'un zoom fugitif au démarrage de
cette séquence surréaliste où les enfants
de l'île de Salina interceptent les communications téléphoniques
et empêchent toute conversation autre que celle, régressive,
qu'ils imposent à leurs interlocuteurs. Communication à
sens unique, à l'image du rapport à la télévision
qui, tel que nous le montre Manni Moretti, infantilise le téléspectateur
et l'enferme dans son monologue. La télévision isole
et empêche toute autre communication. A un point tel que
le spectateur pris dans ses griffes finit, à son tour,
par imposer aux autres son obsédante préoccupation
télévisuelle. Image d'un système qui génère
sa propre pérennité en contaminant tous ceux qui
relâchent leur vigilance. Le PDG de TF1, Patrick Le Lay,
nous a confirmé depuis, l'importance de cette mise en condition
pour les responsables des chaînes de télévision
(1). On retrouve également le terrain de foot un peu plus
tard dans le film. Avec un tout autre point de vue. Plus question
d'avenir ou de nostalgie. C'est une aire boueuse, bordée
de vieilles maisons, sur une bande de terre qui s'enfonce dans
la mer. Nanni Moretti y est seul. Dernier résistant. Il
joue au ballon sur le terrain, comme un gamin abandonné
qui s'invente un jeu et une nouvelle aventure avec trois fois
rien. Sans technologie anesthésiant l'imaginaire. Combat
héroïque et bien fragile face au sac et au ressac
d'un mouvement régulier qui frappe inlassablement et qui
menace de tout submerger.
Les films de Nanni Moretti parlent une langue
que j'aime entendre et ils construisent un univers dans lequel
j'ai plaisir à me reconnaître. Nanni Moretti est
un homme de la ville. Il y a dans ses films une référence
permanente au monde urbain, lieu de vie et d'échanges,
terrain des luttes collectives. Il aime vivre dans la ville et
il nous y entraîne avec lui. Au début de La chambre
du fils, lorsqu'il court au petit matin, il ne traverse pas un
parc mais il longe les quais du port de commerce d'Ancona, avec
des cargos, des aires de déchargement et des parkings comme
paysage. Lorsque dans la seconde partie de Journal intime il va
d'île en île, sur le pont d'un bateau, ce sont des
villes ou des villages adossés aux pentes d'un relief qui
habitent l'arrière-plan. Les balades en scooter auxquelles
il nous convie se délectent des enchevêtrement de
rues, de ponts, de bâtiments et d'architecture. Au cours
de l'une d'elles, il nous avoue que lorsqu'il visite une ville
son regard est plus spécialement attiré par les
maisons : "comme ce serait beau un film uniquement fait de
maisons". Une architecture qui est omniprésente dans
ses films et qui y joue un vrai rôle. Au début de
La chambre du fils le père, psychanalyste, traverse une
longue série de portes, de pièces et de couloirs
pour passer de l'espace professionnel à l'espace familial.
Sas de décompression, de mise à distance, qui suggère
autant la maîtrise de la séparation des deux univers
que la différence entre le savoir-faire du praticien et
sa fonction de père de famille. Espace de transition qui
se réduit progressivement au cours du film, notamment lorsqu'à
l'issue d'une consultation le père se rend dans la chambre
du fils qui est alors accusé de vol au lycée. Espaces,
familial et professionnel, qui ne sont plus disjoints lorsque
la douleur fait peser sa lourde chape et accapare l'esprit du
père en permanence.
Mais au delà de cet univers singulier
dans lequel j'aime me retrouver, je suis tout particulièrement
touché pas le dévoilement intime et l'implication
personnelle de Nanni Moretti dans ses films. Je crois d'ailleurs
que c'est cette capacité à s'investir dans un film
qui me parle le plus. Le courage de se montrer et de prendre position.
Cette envie de dire et de montrer ce que l'on est et de le faire
partager aux autres. A l'image du dernier plan de Journal intime
où, en nous regardant fixement, avec envie, Nanni Moretti
nous fait boire avec lui, nous transfuse. Ses films m'ont nourri
de ses impressions, de ses envies, de ses colères, de son
amour, de sa soif de vivre et de son désir permanent de
lutte. Tout au long de ses films, il nous invite à prendre
toute notre place dans la société et même
si c'est bien souvent douloureux, il propose que ce combat soit
finalement une fête, comme le tournage de sa comédie
musicale, pâtissière, qui clôture Aprile. Scène
qui se termine par un plan sur l'équipe de tournage qui
nous fait face. Nanni Moretti regarde le monde, c'est à
dire nous, et veut nous faire profiter de sa vision. Avec le verre
de cette eau dont il nous désaltère à la
fin de Journal intime ou avec les gourmandises que son pâtissier
trotskiste et sa joyeuse équipe préparent devant
nos yeux à la fin d'Aprile, il veut que son cinéma
alimente notre désir, nous donne le goût de la vie.
L'art nourrit l'homme. Tout comme l'affirmait aussi à sa
manière Salvador Dali en accrochant des petits pains ronds
sur les façades, et des œufs sur les toits, de sa
fondation à Figueres en Espagne. Farine, œufs, pâtisseries.
Peinture. architecture, cinéma, nourritures de l'esprit
et de l'imaginaire.
Nanni Moretti aime le cinéma et veut nous
faire aimer son idée du cinéma. Ce qui ne l'empêche
pas de rester lucide sur la nature du combat. Son court-métrage
Le jour de la première de Close Up présenté
en bonus du DVD de La chambre du fils montre sans détours,
avec une simplicité déconcertante, combien la lutte
est inégale. Le jour de la sortie du film de l'iranien
Abbas Kiarostami, présenté par son cinéma
le Nuovo Saquer, il égrène les chiffres des entrées
des films à gros budgets qui sortent au même moment
dans les salles concurrentes, à travers l'Italie et le
monde. Avec quelques poignées de spectateurs pour Close
Up face au déferlement d'entrées pour les autres
films poussés par le marketing et la publicité,
la partie est trop inégale mais Moretti nous montre que
c'est, au moins pour lui, un défi motivant que de la jouer.
J'ai pris un réel plaisir à m'imprégner
du cinéma de Nanni Moretti. Il m'a transmis le goût
de cette Italie qui ne m'est pas complètement étrangère
mais dont je reste très éloigné parce que
je la connais si peu et si mal. Une Italie où j'aurais
aimé avoir des amis. Tels que le Nanni Moretti que ses
films m'ont permis d'entrevoir et d'apprécier.
Toulouse, mai-juillet 2004
Jean-Luc
ANTONUCCI
Architecte, enseigne la perspective et le décor à
l'École Supérieure d'Audiovisuel
(1) Voir aussi le
site de l'AGI
Photogrammes extraits du film "Journal intime"avec l'autorisation de la société API / Vision Production que nous remercions.