Mai
2004

Minisite pédagogique


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Destiné aux élèves et enseignants accompagnant les DVDs de "Caro Diario" et "Aprile" - Studio Canal 2004.

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- 4 études de séquences de Caro Diario (Journal Intime)

Sur le DVD de JOURNAL INTIME édité par Studio Canal, vous trouverez 4 analyses de séquences audio réalisées par Alexandre TYLSKI, rédacteur en chef de la revue Cadrage. Nous vous offrons ici les retranscriptions écrites de ces analyses.

ANALYSE DE L'INTRODUCTION

« JOURNAL INTIME commence dans le silence. Un générique entièrement silencieux On est très loin de Woody Allen, en tout cas de ses génériques musicaux. On est en tout cas dans une démarche assez étonnante puisque tout le film sera musical par contre. La couleur rouge fait peut-être référence déjà à la politique, en tout cas l'écriture "journal intime", écrit à la main, n'est pas inintéressante par rapport à ce qui va suivre dans le reste du film, c'est à dire ce rapport à l'écriture et à l'humain avant toute chose.

Alors un générique sans musique, il n'est pas impossible que d'une certaine façon tout le film lui-même soit un générique dans la mesure où il y a ce rapport à l'écrit qui revient sans arrêt dans le film et où il y a beaucoup de gros plans de chapitre, de noms, d'ordonnances et que le film avance dans sa propre genèse et qu'il se crée au fur et mesure du film. Il y a un rapport au générique dans son sens originel du terme où Moretti dans JOURNAL INTIME, revient à l'origine. Il y a une séquence à Stromboli, dans le volcan, on revient vraiment à l'origine du monde, à travers un récit initiatique qui fait référence plusieurs fois dans le film à Ulysse notamment.

Donc le film a cette qualité de générique très particulière, un retour aux racines du film de fiction documentaire du néo-réalisme italien d'une certaine façon. Le film démarre dès les premières images avec l'écrit justement, un chapitre du journal intime, la main de Moretti lui-même, Caro diario, et le film se lance après cette écriture du réalisateur, cette signature du metteur en scène du film au tout début de son film, dans le mouvement du film, cette espèce de poussée en avant qu'il y a tout le long de JOURNAL INTIME, en vespa.

Alors la vespa évidemment c'est aussi la griffe, la signature de Moretti dans ses films, on le sait, ce qu'on sait moins c'est que le premier court-métrage, le tout premier film de Moretti, il était déjà sur une vespa. C'est à dire qu'il y a chez Moretti un rapport à l'adolescence et au mouvement qui est très fort, on sait aussi que le vespa est aussi le moyen de transport des adolescents et cette espèce de révolte qu'il y a chez Moretti et cette envie de bouger sans arrêt, de découvrir.

On est aussi, lointainement mais on y est un petit peu, chez Fellini, où il filme Rome à travers ces travellings et à travers ces images de description sur l'architecture de Rome. Un peu plus loin dans JOURNAL INTIME Moretti parle effectivement des maisons qu'il a envie de filmer et ce besoin d'architecture est très fort chez Moretti bien sûr, mais c'est aussi un amour profond pour l'Italie et pour son pays, c'est très clair.

Là c'est très beau, on a un clair-obscur dans le pont, un noir et blanc assez joli, qui reprend d'ailleurs un peu le motif de Moretti lui-même pendant quasiment tout le film, c'est à dire un tee-shirt noir et un casque blanc, une espèce de manichéisme qu'on peut reprocher peut-être à Moretti, noir et blanc, avec lequel il joue avec bonheur visiblement. Et ce casque blanc qui déambule dans les rues de Rome, tout seul, il n'y a plus personne dans les rues, c'est un peu Moretti Diogène là.
Il est tout seul vivant, au milieu de la civilisation désertée par les êtres humains. C'est peut-être un petit peu prétentieux de la part de Moretti, on lui reproche souvent son nombrilisme, mais comme disait Serge Daney: "Le nombrilisme n'est pas un handicap si le nombril est beau". Je ne sais pas si c'est le cas chez Moretti mais en tout cas ce n'est pas inintéressant dans la démarche de Moretti lui-même.

Là on a un extrait ensuite d'un faux film que Moretti a tourné lui-même, sur la génération de Moretti, celle qu'il critique, c'est à dire cette génération qui est passée justement de l'adolescence, de la révolte, à quelque chose de plus assis, de plus complaisant disons. Nous verrons dans la prochaine séquence, l'importance des extraits de films chez Moretti, ce besoin constant qu'il a d'aller au cinéma, de se filmer au cinéma, ce bonheur qu'il a à être dans une salle obscure, à analyser les films, à les critiquer et on verra dans la séquence suivante à quel point c'est important et à quel point Moretti est un critique avant toute chose. »

MORETTI ET LA CRITIQUE DE CINÉMA

« Figure on ne peut plus récurrente dans les films de Moretti : aller au cinéma. Moretti a d'ailleurs sa propre salle de cinéma à Rome et il va tout le temps au cinéma, même dans ses films. Il ne comprend pas tellement les réalisateurs qui ne vont pas au cinéma. Il trouve cette démarche assez suspecte. Dans JOURNAL INTIME il y a donc beaucoup d'extraits de films et notamment de ce film assez violent. Il y a d'ailleurs le geste d'un des personnages du film qui prend un téléviseur et l'encastre dans la tête d'un autre protagoniste du film. C'est un geste métaphorique évidemment que Moretti a choisi de mettre délibérément dans le film en écho au personnage plus tard dans le film qui est hanté par la télévision également. Moretti déteste la violence au cinéma et pointe du doigt Oliver Stone et STRANGE DAYS dans APRILE son film suivant pour la violence au cinéma qu'il ne supporte.

Alors Moretti sort du film un petit peu désabusé, il a besoin de s'asseoir, d'y repenser et il va lire une critique du film très positive à l'égard du film ce qui le met dans une colère assez démesurée, au point qu'il décide de recopier intégralement la critique de film dans son journal intime. On va le voir donc écrire, retranscrire cette critique et la commenter, l'analyser. IL fait un peu la critique de la critique. Mais c'est aussi quelque part l'importance de l'écriture et de la signature dans JOURNAL INTIME et plus particulièrement aussi dans tous les films de Moretti et le rapport que Moretti entretient avec la critique de film. On pourrait presque dire que Moretti est un critique de cinéma frustré d'une certaine façon.

On dit souvent que les critiques de cinéma sont des réalisateurs frustrés, dans le cas de Moretti il a vraiment une démarche de critique de cinéma, d'analyste de cinéma. D'où cette petite séquence qu'il a intitulée "le critique et le cinéaste" qui au départ était un chapitre entier de "Journal intime" et qui se retrouve là dans une petite saynète où il fait un espèce de fantasme dans lequel il fait pleurer le critique de cinéma. Un critique de cinéma d'ailleurs incarné par un réalisateur, ce qui est assez ironique, un ami réalisateur de Moretti, qui pleure, qui a honte de ses textes critiques et Moretti fait preuve là d'une sorte de sadisme assez comique dans une petite saynète à la Laurel et Hardy où le cinéaste et le critique sont confrontés.

Mais au fond c'est l'idée même de "avoir un esprit critique" ou de ne pas en avoir d'une certaine façon. Et les grands réalisateurs je pense, et notamment Moretti, ont cet esprit critique qui fait aussi de lui un critique de cinéma. Je crois que c'est une idée assez importante qui est évidemment liée à l'écriture, à la pensée. C'est pour ça que la séquence se conclue sur l'écriture également avec, nous allons le voir, des extraits de journaux filmés en gros plan par Moretti qui font écho véritablement au journal intime de Moretti qui est d'une certaine façon aussi un journal d'information. Et des les plans que nous allons voir, ce sont des extraits de journaux, de quotidiens italiens qui se retrouveront dans APRILE sous forme de coupures. »

DE LA TÉLÉVISION ET DU VOYAGE

« Le voyage. Nous sommes là plongés dans le deuxième chapitre qui s'appelle "les îles". Il y a donc trois chapitres dans JOURNAL INTIME, le premier dédié aux vespas, ensuite aux îles et enfin aux médecins. Il faut savoir que Moretti au départ souhaitait intituler le film "D'une île à l'autre" puisqu'il trouvait que dans la première séquence nous passions d'un quartier à l'autre. un peu comme d'une île à l'autre et que dans la dernière séquence également nous passions d'un bureau de médecin à l'autre. Et il y a effectivement dans ce film l'idée de voyage, l'idée de croisement, de rencontres intimes et collectives tout à fait intéressantes.

Dans la scène, c'est une autre rencontre qui se joue, celle de l'ami de Moretti qui se trouve être quelqu'un qui n'aime pas trop la télévision, qui ne regarde pas la télévision et qui est ici comme happé par la télévision. Il change de place, il se rapproche de plus en plus du téléviseur il cherche une sorte de position assise ou debout et c'est important chez Moretti cette histoire de trouver sa position dans le monde, que ce soit de façon assise ou debout, mais toujours de façon très symbolique et les mouvements de ses personnages, la façon dont il les met en scène, raconte toujours quelque chose de leur intériorité, de leurs changements intérieurs. Comme ici avec ce personnage un peu comique qui découvre, qui se fait happer en tout cas par la télévision pour la première fois.

Il y a quelque chose dans le champ contre-champ entre la télévision et le visage de cet homme de Buster Keaton, il y a quelque chose d'assez comique qui se passe, assez beau, même enfantin quelque part. D'où aussi peut-être le raccord immédiat avec un enfant qui joue parce que les adultes dans le film JOURNAL INTIME sont assez souvent associés aux enfants ou agissent comme des enfants. Et le portrait qu'il fait de cette famille est assez emblématique puisqu'il en fait une famille assez gaga de l'enfant, qui s'appelle d'ailleurs Pietro qui sera le prénom du futur fils de Moretti dans APRILE le film suivant.

Et sans colère, avec même une certaine tendresse, il parle de cette famille un peu naïve, mais sans colère, ce qui est assez nouveau chez Moretti, comme les mouvements de caméra comme on peut le voir maintenant, c'est quelque chose d'assez nouveau dans sa carrière et qui est assez étonnant, une pointe d'humour en pus de la critique comme on va le voir ici dans le plan où au fond nous avons encore ce personnage qui est de nouveau absorbé par la télévision. Et la critique n'est pas acide contrairement aux premiers films de Moretti. Il souhaitait vraiment dans les interviews qu'il a donnés à Jean Gili, il souhaitait vraiment aller dans une autre direction que celle de la colère. Et là encore le champ contre-champ entre la télévision et le visage du personnage n'est pas nécessairement acide mais il est comique maintenant.

Il y a une certaine tendresse qui se passe et c'est assez nouveau encore un fois dans l'œuvre de Moretti. Et le mouvement de caméra incessant qu'il y a dans JOURNAL INTIME, on l'a vu dès le départ, se retrouve comme un leitmotiv visuel dans ce film mais aussi dorénavant certainement dans la carrière de Moretti, un changement d'attitude, un changement de mise en scène, un changement de rapport idéologique aussi peut-être, en tout cas une nuance qui est assez nouvelle, comme quoi chez Moretti je dirais que sa démarche politique et intellectuelle est infiniment liée justement à la mise en scène. Car quand son approche du monde change, et bien sa mise en scène évolue, remue, et se met elle aussi à changer. Et je crois que là nous avons une osmose tout à fait intéressante entre le fond et la forme.

C'est aussi un portrait changeant sur une certaine génération qui sont là, comme ce couple, gaga de leur enfant, un changement de sa génération qui est très bien illustré dans le plan ici, qui est pour moi le plus beau plan de JOURNAL INTIME, où on voit au premier plan un vieux bateau qui symbolise finalement une époque révolue et au fond le mouvement d'une nouvelle époque, le mouvement d'un paquebot absolument flambant neuf et Moretti d'une certaine façon suit le mouvement cette époque, un petit peu à distance, mais il le suit et dans le cadrage que nous avons là, il y a donc la cage de foot qui crée une sorte de sur-cadrage, il va s'en libérer.

Il se libère de quelque chose dans JOURNAL INTIME. Il parlait beaucoup de liberté. Il a envie de liberté, et là tout d'un coup il épouse, il emprunte un mouvement avec beaucoup de calme et de sérénité et toujours dans une distance tout de même parce qu'il laisse le bateau s'en aller. Il laisse une époque partir et cette époque qui continue son chemin, lui il reste à sa place et l'image se termine sur lui-même, seul. Mais c'est lui qui reste et c'est ce qui est important. »

ANALYSE DE LA CONCLUSION

« Conclusion quelque peu du film, le dévoilement le plus intime possible, le dévoilement de Moretti lui-même face au spectateur avec un rapport à la peau et au profond pour reprendre Valéry, fondamental. Et ce rapport entre intimité et plan d'ensemble. C'est un rapport qui est aussi très important dans le film, c'est l'intimité et le plan général, le reste du groupe, le reste du monde. Dans cette conclusion du film il y a Moretti qui croit beaucoup à parler de soi pour toucher au plus universel. Et nous allons voir qu'il va effectivement dans le plus intime, c'est à dire filmer la main, les mains. Je crois que tous les grands cinéastes s'attachent toujours à ce petit détail qu'est la main et s'attachent justement à l'humain. On est vraiment au plus près de la peau encore une fois avec dans l'introduction de la séquence une musique au piano qui fait un écho évidemment infiniment tactile, en rapport avec la main, que Moretti aura utilisé tout le long de JOURNAL INTIME comme justement un écho double à ce rapport humain, profondément humain, trop humain peut-être de Moretti dans JOURNAL INTIME.

Alors JOURNAL INTIME c'est d'autant plus intime que c'est aussi dans la troisième partie, la retranscription de ce qui s'est passé dans la vie même de Moretti, c'est à dire ses problèmes de santé. Il a été de médecins en médecins à la recherche de solutions par rapport à ses problèmes de santé. Il a vu énormément de médecins et retranscrit quasiment objectivement ses différentes visites d'un médecin à l'autre, d'une île à l'autre, pur voir ce qui se passait et on a découvert finalement qu'il avait un cancer des poumons. Alors bien sûr c'est osé de la part de Moretti qui se filme même dans une séquence en pleine chimiothérapie, mais c'est aussi une radiographie personnelle, mais c'est aussi par la même occasion la conclusion de son film et de sa démarche, c'est à dire une radiographie de l'Italie elle-même. Une vision très proche, au plus près, de l'Italie, de l'épiderme, il a toujours dit qu'il avait un rapport épidermique de toute façon, à l'Italie et au cinéma et je crois que ça se voit énormément dans le film.

Avec ce constant rapport à l'intimité et à la famille, puisque là vous voyez à l'écran la femme, la future femme pour être exact de Moretti, qui sera extrêmement présente dans APRILE le film suivant. Et ce besoin, chez Moretti, de parler de lui pour toucher les autres finalement et on trouvera la conclusion dans le tout dernier plan du film tout à l'heure. Donc Moretti s'affiche et se dévoile dans les pires moments. C'est aussi le courage, l'engagement intellectuel et physique d'un artiste, acteur et réalisateur, comme assez rarement. On a vu des plans qui étaient tournés chez lui, on a vu sa femme, on le voit dévoilé et je crois qu'on peut le rapprocher parfois de certains accents de John Cassavetes qui allait également dans ce sens, c'est à dire un engagement physique total, même au pire moment effectivement. Et nous allons voir que le rapprochement entre les spectateurs et lui-même va encore plus loin dans la mesure où chaque élément cinématographique est très cohérent et s'interpénètre, c'est à dire qu'il utilise pendant tout le film une voix off, tirée de son journal intime, qui va trouver un écho ici dans ce plan, où la voix off, c'est à dire lui-même, trouve dans la diégèse, c'est à dire dans la fiction même, dans le champs, alors qu'une voix off est comme son nom l'indique, off, et se retrouve ici in, c'est à dire qu'il y a une cohérente totale dans la mise en scène audiovisuelle de Moretti, c'est à dire où chaque chose s'interpénètre, sans frontière, dans une grande cohérence et dans une grande volonté de toucher au plus près les chose et de rendre les choses visibles, c'est à dire que sa voix off devient à tout moment visible. Et on est encore fois dans cette optique et dans cette volonté chère du dévoilement.

Alors la dernière séquence du film est assez particulière, elle est très fragmentée comme le film lui-même, comme JOURNAL INTIME, et trouve la conclusion dans le journal intime justement où Moretti, une fois encore, comme tous les grands cinéastes, fait très attention au fond du plan, qui est pour moi est le profond, et c'est effectivement le cas ici, où le journal intime est associé à la nourriture. C'est sa nourriture, c'est la nôtre, c'est celle du film tout entier et c'est la conclusion d'un film où parler de soi c'est aussi donner à manger, donner des éléments personnels, pour toucher au plus profond. Et Moretti va se lever, je crois que c'est une position importante dans son cinéma, il va effectivement bouger et il va chercher un verre d'eau puisqu'il parle de verre d'eau au petit matin, on revient à l'origine, on revient au commencement, et il va y avoir cet incroyable moment où Moretti va regarder droit dans les yeux les spectateurs.

Et c'est avec beaucoup de passion dans les yeux, avec beaucoup d'envie de vivre, qu'il conclue JOURNAL INTIME. Et ce mouvement très beau de l'eau et de la caméra qui est sa nourriture, qui la nôtre aussi, et ce regard magnifique, très tendre et très incisif, qui est la très belle conclusion du film."

Propos de A.TYLSKI, in DVD de CARO DIARIO ("Journal Intime") Bonus "Analyses de séquences". Studio Canal 2004. Retranscriptions: Jean-Luc ANTONUCCI.

 

Copyright Cadrage/Arkhom'e 2006. International Standard Serial Number: ISSN 1776-2928