DOSSIER
Décembre 2003
DOSSIER LE PRISONNIER
[Pour une phénoménologie de la fuite contrôlée]
par Gilles Visy

 

Introduction

Le Prisonnier est une série culte dont le tournage démarra en 1966. Interprétée et produite par Patrick Mc Goohan, [1] scénarisée en 17 aventures dont il réalisera cinq épisodes, elle retrace le parcours d'un homme seul. L'histoire : un agent secret démissionne. Alors qu'il boucle ses valises, un gaz s'échappe. Endormi, il se réveille prisonnier du  " village ". Il s'agit  d'un lieu aux apparences idylliques mais l'envers du décor est le suivant : personne n'a de noms, ce sont tous des numéros. Mélangé avec des prisonniers et des gardiens que rien ne permet de distinguer, à chaque épisode le protagoniste affronte l'impensable interrogatoire comme un  procès kafkaïen fondé sur la fameuse réplique : " Nous voulons des renseignements ". Il tentera de s'échapper 17 fois.  Seule, la dernière sera la bonne mais avant de réussir cet exercice périlleux, le numéro 6 jouera métaphoriquement une partie d'échec contre l'énigmatique numéro 1 via le numéro 2. Ce n'est pas sans rappeler le chevalier du Septième Sceau qui combat la mort sur l'échiquier de la vie.

Cet agent du gouvernement britannique qui agit habituellement dans l'ombre du quotidien, est cette fois-ci exhibé, testé, torturé dans un univers carcéral, sans barrière apparente. La liberté est illusoire et curieusement, seul, le numéro 6 tente de s'enfuir. Il existe une véritable phénoménologie de la fuite qui repose sur le non-sens faisant écho à :  " Je ne suis pas un numéro, je suis un être libre ! " A savoir, il se dégage de cette série une philosophie qui vise à saisir les enjeux d'un système [2] absurde par un retour aux données immédiates de la conscience du spectateur. Celle-ci met en évidence l'essence même de l'être. Ici, il s'agit du numéro 6 un double du numéro 1 (pouvoir absolu), l'ensemble stigmatisé par le numéro 2 (pouvoir temporaire).

Cette machination aux beaux décors, aux gestes et attitudes calculées est une réflexion sur la fuite. Pour le numéro 6, la cause principale de l'angoisse repose sur l'impossibilité d'agir dans ce système absurde. Il faut préciser que cette liberté acquise par la fuite et par la lutte, l'une étant la corrélation de l'autre, est aussi une façon de se gratifier, donc d'échapper à l'angoisse. Même en écarquillant les yeux Patrick Mc Goohan ne voit rien : " Il tâtonne en trébuchant sur la route obscure de la vie, dont il ne sait ni d'où elle vient, ni où elle va. " [3] Cette fuite se produit en trois phases : échapper au système, le transcender pour en sortir libre et victorieux.  Enfin, il  faut le recréer à la conscience du spectateur : sensibilisation et non-sens du système.

I) Echapper au système : la fuite

Traumatisme des régimes totalitaires, cette série incarne non seulement l'homme qui essaye de maîtriser son destin, mais aussi celui qui en est victime :  " le drame cinématographique a, pour ainsi dire, un grain plus serré que les drames de la vie réelle, il se passe dans un monde plus exact que le monde réel. " [4] Plongé au cour d'un cauchemar surréaliste, le numéro 6 se complaît dans un univers où il essaye de déjouer les règles tout en les respectant pour mieux les pervertir. Le numéro 6 n'est que l'envers du numéro 1, un double, une sorte de " Horla " qui nous pousse à sortir d'un cocon alors que toute fuite est impossible. " Le village ", aux décors kitsch et ludiques avec les images lénifiantes de la publicité,  demeure une métaphore de notre environnement quotidien :  " L'objectivité des formes apparentes fait donc rayonner le naturel dans tout l'univers du film de fiction. " [5] Cette société semble fonctionner comme la notre avec en plus une forme de caricature qui la montre sans nuance. Il y a d'une part l'autorité représentée par le numéro 2 sorte de pouvoir exécutif, [6] qui d'ailleurs change à chaque épisode. D'autre part, il y a  l'ordre symbolisé par la boule blanche : véritable milice impersonnelle sans numéro à l'image d'un mirador concentrationnaire. Nommée " le rôdeur " une seule fois dans la série, cette sphère demeure la représentation la plus étrange : ni humaine, ni végétale, ni animale, anonyme, elle reste inquiétante. C'est finalement un trope de la bureaucratie étouffante qui laisse sans voix. Sous l'apparence d'un " club  méditerranéen " anglo-saxon, à l'architecture éclectique, " le village " reste une cage dorée, un laboratoire d'expériences dans lequel Patrick Mc Goohan subit toutes sortes de tests de personnalité en passant par la manipulation psycho-visuelle. [7] " Le village " devient un  cabinet de recrutement façon Blade Runner. A l'image des prisonniers du Cube qui tentent de trouver le fonctionnement de cette machine infernale pour se libérer, le numéro 6 est paradoxalement le condamné et le geôlier de cette prison  à la Truman Show. Le costume noir de Patrick Mc Goohan fait écho à son éducation catholique, dès l'âge de dix ans l'acteur voulait être réellement prêtre. Le vêtement représente non seulement une réminiscence des uniformes fascistes mais encore il évoque la fuite d'un homme qui refusa de rentrer dans les Ordres : " comme tout signe de la représentation, le costume est à la fois signifiant (pure matérialité) et signifié (élément intégré à un système de sens). " [8]   Le Prisonnier traduit l'émergence  d'une " secte sans nom " qui se construit sur cette esthétique techno-psychédélique  des années 60-70. Tous les villageois ont des toilettes bigarrées et leurs comportements excentriques, dignes d'une " fête des fous ", masquent à peine la misère affective : univers sans sentiment. En effet, dés la tombée de la nuit le couvre-feu propage sa voix féminine et froide : " Plus que cinq minutes avant l'extinction des lumières. "

Le protagoniste est celui qu'on surveille à l'aide d'un observatoire souterrain truffé de caméras,  loft à la 1984 construit sur un complexe " militaro-industriel ". Mais le numéro 6 représente aussi celui qui défie tous les pièges. A la fin, il sera le vainqueur d'un labyrinthe sans nom. Il n'y a pas plus impersonnel que le substantif " village ", sorte de signifiant zéro pour un signifié polysémique vu le nombre d'interrogations et d'interprétations que soulève cet étrange lieu. Nul ne sait où il se trouve, il pourrait être en Lituanie sur la Baltique ou bien sur les côtes marocaines. [9] Le terme " village " ressemble à l'absence de nomination des personnages du nouveau roman. Il existe une volonté de déstructuration de la réalité afin de briser l'individu : " Le village est un petit monde organisé dans ses moindres détails. Rien n'y manque, ni l'épicerie, ni l'hôpital : une forteresse où l'on normalise plus qu'on ne soigne. " [10] Sous le couvert d'une technologie qui se veut pratique et amusante, téléphone sans fil, porte automatique, carte de crédits à l'utilisation enfantine, l'autorité impersonnelle cherche à obtenir des renseignements : pourquoi le numéro 6 a-t-il démissionné de son poste d'agent secret ? Cet abandon est le point d'ancrage de chaque épisode, et ce, dés le générique. " Le village ", aux allures d'une maison de retraite pour personnes qui en savent trop, devient un asile d'aliénés où règne la paranoïa. Ce lieu absurde développe chez le prisonnier cette volonté de puissance reposant paradoxalement sur la lutte, la fuite et l'indépendance. Il s'agit d'une liberté perdue à reconquérir et le symbole de la Lotus Seven dans le générique en reste la manifestation la plus dynamique : la trajectoire de la fuite et de la démission demeure linéaire. Le comportement du numéro 6, à bord de son automobile, est déterminé. 

 

II) Transcender le système : la victoire

La portée philosophique de cette série - alors incomprise dans les années 60 à tel point que le réalisateur avait dû fuir en Suisse pour échapper aux téléspectateurs insatisfaits de la réponse à la fameuse question : qui est le numéro 1 ? - est aujourd'hui d'une étonnante modernité. D'une part, la dénonciation du totalitarisme est manifeste étant donné que la série fut réalisée 21 ans après la seconde guerre mondiale. D'autre part, l'allégorie de l'homme oppressé de plus en plus par les réalia quotidiennes, qu'il essaye de fuir, demeure flagrante. Le Prisonnier évoque une forme de psychose schizophrénique car l'individu lutte contre le système tout en essayant d'y échapper : "  "Qu'est-ce que c'est ?" et "Qui est-ce ?" sont les deux grandes questions de la peur. La simple formulation de telles questions implique un tremblement du réel annonçant tous les fantasmes du double, tous les symptômes de la dissociation caractéristique de la schizophrénie : soit de cette décomposition de l'âme par laquelle Maupassant définit justement la peur. " [11] Transcender l'horreur pour ne pas l'affronter manifeste une évasion quasi spirituelle.  Mais c'est aussi un véritable éloge de la fuite. A la fin de la série, le numéro 6 s'évade pour rentrer chez lui comme toute personne qui, ayant fini sa journée de travaille, retrouve son logement douillet pour se ressourcer.

Si cette réalisation télévisée est encore aujourd'hui considérée comme étrange, atypique par rapport à leurs concurrentes plus ludiques telles que Amicalement Votre, ou bien Chapeau melon et bottes de cuir, elle s'adresse à une certaine maturité d'esprit. Cette série, " comme toute ouvre forte née de la puissance créative d'un seul homme, n'est faite que de références et de réminiscences : agencées, réorganisées, transfigurées selon une alchimie mystérieuse. " [12] A la première lecture, le spectateur peut entrevoir une farce ubuesque dans laquelle les personnages déambulent sans raison apparente : la fanfare, les déguisements préfigurant les costumes d'Orange mécanique, et le classique : " bonjour chez vous ! " [13] , l'illustrent parfaitement.

En réalité, le prisonnier veut s'échapper physiquement et moralement de " ce pays d'où l'on ne revient jamais ". Il y a d'abord les tentatives physiques d'évasion : par la mer, l'air et la route. Mais la fuite finale se jouera sur la complexité des rapports humains. Patrick Mc Goohan résiste aux pièges des différents adversaires souvent impersonnels, mais il apprend à les cerner et finalement prend l'initiative de l'attaque. Derrière son aspect monolithique, le numéro 6 déstabilise ses hôtes aux comportements plus poétiques que logiques. De même,  il ne se laisse pas aller devant les personnes du " beau sexe " : certaines, très belles, sont envoyées par le démon numéro 1. Ressemblant à des succubes joyeux, ces femmes sont le reflet du désir narcissique du numéro 6.

Mais il lutte également contre les persécutions verbales bien ciblées des différents numéros 2. Il pervertit tous les interrogatoires, échappe au détecteur de mensonges. L'ensemble prépare la victoire, sa libération, néanmoins son jugement dernier a lieu curieusement à la sortie de son incarcération et non à l'entrée.

Sorte de subversion judiciaire qui nous interroge sur le sens de la série et peut-être plus globalement sur la vie et son caractère parfois absurde. Il s'agit du thème de la culpabilité que nous pourrions rapprocher effectivement du Procès de Kafka : aucun des deux protagonistes ne sait pourquoi il est inculpé. Joseph K. cherche à comprendre sa culpabilité tandis que le numéro 6 veut s'évader. Ce dernier reste dans le refus pur et dur : c'est le triomphe de l'individualisme.  La  question de la faute ne se pose donc pas : " le héros de la série classique a également ceci de particulier qu'il ne subit aucune évolution au fil des épisodes, donnant véritablement l'impression qu'il traverse les pires péripéties sans jamais que celles-ci ne l'affectent, tant sa personnalité est forte. " [14] Dans Le Prisonnier, on connaît la conséquence de la démission mais pas la raison.  Son action inconnue le conduit à l'enfermement ce qui constitue, dès le premier épisode, sa force alors que l'inculpation n'est pas définie. Sa démission ne semble pas être l'unique motif de son isolement. Il existe une certaine gratuité déconcertante.

Tous les espaces de la série sont des prisons, même la digression de l'épisode numéro 14, tourné comme un western,  le montre : Patrick Mc Goohan devenu shérif se retrouve à plusieurs reprises derrières les barreaux. Conçue comme une série dont chaque épisode semble être une histoire autonome, il est souhaitable de suivre l'ordre des dix-sept feuilletons pour reconstruire le puzzle de cette machination. Chaque aventure en dit un peu plus mais pas trop. Il faut vraiment attendre la fin pour saisir qu'il n'y a rien à comprendre : " Envisagée sou cet aspect, la création est bien une fuite de la vie quotidienne, une fuite des réalités sociales, des échelles hiérarchiques, une fuite dans l'imaginaire. " [15] Métaphoriquement, la victoire de notre propre évasion demeure la libre interprétation de l'énigme. Le numéro 6 est bien le numéro 1, mais ce dernier reste une boîte de pandore qui aveugle et qui rend fou. On sort d'un univers absurde pour rencontrer la vérité ou les vérités. Comme à la fin d'Avalon, le spectateur quitte un monde de jeu virtuel pour retourner à la réalité. D'ailleurs, celle-ci demeure le dernier niveau du jeu vidéo dans le film de Mamoru Oshii.

Il faut reconstruire le monde qui nous  est offert. Le numéro 1 représente aussi le téléspectateur, celui qui voit tout sans forcément tout comprendre. Cette fois-ci le numéro 1 n'a pas un visage de méchant comme dans les James Bond ; de surcroît, rien n'est expliqué.

 

III) Recréer le système : non-sens

S'il existe une phénoménologie de la fuite construite sur des faits pour en dégager une philosophie et une signification, la réponse la plus juste serait le non-sens. Cette série britannique très controversée est  "  présentée comme un chef-d'ouvre ou comme un délire relevant de la psychiatrie. " [16] Il est vrai que nous avons esquissé précédemment des explications, mais tout l'intérêt de cette production repose sur l'inachèvement, elle devient donc déroutante. Celle-ci représente une porte ouverte, offrant au spectateur la possibilité de sortir de sa propre prison, de son petit monde et de s'interroger finalement sur l'irrationnel et sur ce qui ne peut être maîtriser. Face aux épreuves du " village ", trois types de comportements se manifestent : celui qui lutte, c'est le cas du numéro 6, celui qui fuit, c'est encore le numéro 6 : paradoxe de l'irrationnel. Patrick Mc Goohan crée une sorte de héros picaresque, violent et parfois misogyne. Se protège-t-il pour lutter ou fuir ?

Un autre comportement repose sur l'incapacité d'agir qui conduit au non-sens,  et au suicide psychique. Evoquons la femme hypnotisée et droguée par le numéro 2. Elle veut atteindre le numéro 6 afin de lui extirper les fameux renseignements. [17] Il  semblerait que la gent féminine ne soit pas considérée dans cet univers masculin. Elle est donc objet et sujet de séduction, toute autre tentative de la définir  conduit  métaphoriquement au non-sens : " Confronté à un tel jeu, l'homme qui veut le "comprendre" se trouve pris dans un dilemme sans issue. S'il entend avoir le dernier mot en se conformant à l'ordre dont il tire son identité, il est assuré de se perdre. " [18] L'érotisme reste donc le grand absent de la série, c'est " l'amour en fuite " pour une passion feinte et calculée.

Cet éloge de la fuite serait plutôt masculin, un seul épisode [19] représente  " la femme " en tant que numéro 2. Elle n'a pas sa place dans cet univers agressif où la stabilité féminine et maternelle pourrait canaliser le cynisme et la quasi impossibilité du prisonnier de s'en sortir et de se stabiliser. Le numéro 6 est une sorte de bombe ambulante qui remet en cause le système. Le prisonnier reste donc celui qu'il faut enfermer, dangereux pour la communauté : il représente "  l'ennemi public numéro 1 ". On le menace de programme de reconversion sociale instantanée :  " seule réponse des maîtres du " village " aux velléités d'individualisme : le conditionnement, la réhabilitation, l'arme suprême des régimes totalitaires avec en plus l'humour anglais. " [20]   Le Prisonnier se construit sur un certain discours ironique et caustique qui tourne en dérision le pouvoir et l'existence au sens large. Un journaliste demande au numéro 6 ce qu'il pense de la vie et de la mort, il lui répond : " Changer de disque, vous m'ennuyez ! ". [21] Son interlocuteur rétorque par un dérèglement du langage qui n'est pas sans rappeler la technique de Ionesco : " Pas de commentaire. " Cette création, au fonctionnement absurde, s'insère  " parfaitement dans son médium - la télévision - est dans son époque les années 60, celle des grandes prises de conscience politique et morale. " [22]

Une empathie se développe entre le numéro 6 et le spectateur qui repose sur une quête absurde. L'homme cherche à se libérer de qui et de quoi! En fait, de tout et de rien. Seule, une ligne de conduite le sauve : la persévérance dans son labeur quotidien, semble-t-il ! La série devient donc une allégorie, une philosophie et une ouvre d'art qui fascine toujours : " C'est d'abord sur un fond de non savoir antérieur que vont s'inscrire les premières données du film. Et ce savoir porte sur deux domaines principaux : le monde quotidien de l'expérience humaine, le monde culturel des savoirs encyclopédiques. " [23]   Le réalisateur n'a jamais donné d'explication à la série ; comme toutes les ouvres, elle pose le problème de son interprétation. Il ne faut sans doute pas que le créateur  offre un parcours de lecture bien que rétroactivement le réalisateur en donne un éclaircissement : " c'était le but de la série, étudier certains domaines qui nous sont plus familiers maintenant qu'à l'époque. Il y a plus de conflits, de dissensions, des problèmes avec la bureaucratie et la puissance qui s'oppose à l'individu. " [24] Il s'agit aussi bien pour le réalisateur que le spectateur d'une fuite dans l'imaginaire qui s'apparente à une contrée d'exil où l'on trouve paradoxalement refuge et souffrance comme une sorte de catharsis. Le Prisonnier traduit cette impossibilité de connaître le bonheur : " parce que l'action gratifiante en réponse aux pulsions ne peut être satisfaite dans le conformisme socio-culturel. " [25]  

Construite sur un suspense éclectique - polar, anticipation et espionnage - cette production qui est sensée nous amener à une explication  ne débordant pas les règles de ces genres, demeure en fait une supercherie pour le spectateur : un contre texte du Fugitif. Il s'agit d'une subversion des codes rationnels du récit filmique :  conflit sans résolution du conflit. Finalement, la série pose une ambition esthético-philosophique. L'idée principale est de transgresser les genres classiques : " Sous cette puissance du faux, toutes les images deviennent des clichés, soit parce qu'on en montre la maladresse, soit parce qu'on en dénonce l'apparente perfection. " [26]

 

Conclusion

Plus qu'une réflexion sur l'histoire de l'art, plus qu'une métaphore du quotidien, la série nous renvoie à nos inhibitions, à nos incapacités d'agir et de changer le cours des événements. Petite anthologie du stress psycho social, elle dénonce l'homme prisonnier de lui-même, soit l'expression artistique d'une forme de dépression mélancolique :  " le psychotique n'attend plus rien. Il est enfermé en lui même et son inhibition n'est plus un langage, mais l'expression véritable de son impossibilité à agir. C'est pourquoi sa dépression peut déboucher sur le délire ou sur les signes caractéristiques de la série schizophrénique. " [27] Cette idée demeure parfaitement illustrée au dénouement lorsque le numéro 6 découvre qu'il est le numéro 1. Masque arraché à la fin : le protagoniste se rend compte qu'il reste le créateur du système, le prisonnier devient effectivement responsable de son propre enfermement.

Nous sommes les bâtisseurs de la prison : la seule réponse du numéro 6 est le rire sarcastique et salvateur pour échapper à la folie et à l'isolement.  Cependant, cette réalisation télévisée reste une incitation à fuir les systèmes clos et simplistes. Elle nous préserve des raccourcis de la pensée pour ceux qui s'enfermeraient dans un monde douillet. Le Prisonnier élabore une diatribe contre les régimes forts mais aussi contre la monotonie libérale d'un certain conformisme " petit bourgeois ". Ce dernier anesthésie l'individu pour ne pas évoquer un poncif du genre. La fuite, l'évasion et la libération deviennent une victoire mais elle semble pensée et contrôlée. A l'image de la parabole évangélique : " les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers " [28] , le numéro 6, victime au départ, devient maître du système. Il sort de l'absurde et revient au réel. La quête du sens  passerait par un non-sens systémique et théorisé par les médias : " le sens du film est incorporé à son rythme comme le sens d'un geste est immédiatement lisible dans le geste, et le film ne veut rien dire que lui-même. " [29]

Le Prisonnier préfigure les reality show comme une sorte d'entomologiste qui poserait un regard vétilleux et clinique sur l'essence même de l'être manipulé.

A titre de curiosité, visitez http://www.leprisonnier.net

  

 

BIBLIOGRAPHIE ET REFERENCES

Association des fans du Prisonnier : Le Rôdeur et Six of One.

BAUDOU (J.) et PETIT (C.).- Les grandes séries britanniques, Paris : Huitième Art, 1994.

BENASI (S.).- Série et feuilletons T.V : Pour une typologie des fictions télévisuelles, Liège : Editions du Céfal, 2000.

CARRAZE (A.).- Le Prisonnier : chez d'ouvre télévisionnaire, Paris : Huitième Art, 1990.

DELEUZE (G.).- L'image-mouvement, Paris : Editions de Minuit, 1983.

GARDIES (A.).- L'espace au cinéma, Paris : Méridiens Klincksieck, 1993.

LABORIT (H.).- Eloge de la fuite, Paris : Gallimard, 2003.

LABORIT (H.).- L'inhibition de l'action, Paris : Masson, 1989.

MAINGUENEAU (D.).- Féminin fatal, Paris : Editions HCI, 1999.

MERLEAU-PONTY (M.).- Sens et non-sens, Paris : Gallimard, 1996.

MORIN (E.).- Le cinéma ou l'homme imaginaire, Paris : Editions de Minuit, 1956.PAVIS (P.).- L'analyse des spectacles, Paris : Nathan, 1996.

ROSSET (C.).- Propos sur le cinéma, Paris : PUF, 2000.

Site Internet : www.leprisonnier.net

VALERY (F.).- Les Séries TV, Toulouse : Editions Milan, 1996.

DOCUMENTS VIDEO

Interview de Patrick Mc Goohan in Destination Séries, Canal Jimmy, octobre 1997.

Reportage de Jean François Richard Bonjour chez vous, M6, juin 1990.

 

LES EPISODES DU PRISONNIER

Episode 1 : L'arrivée.

Episode 2 : Le carillon de Big Ben.

Episode 3 : A, B et C.

Episode 4 : Liberté pour tous.

Episode 5 : Double personnalité.

Episode 6 : Le Général.

Episode 7: Le retour.

Episode 8 : Danse de mort.

Episode 9 : Echec et mat.

Episode 10 : Le marteau et l'enclume.

Episode 11 : L'enterrement.

Episode 12: J'ai changé d'avis

Episode 13: L'impossible pardon.

Episode 14: Musique douce.

Episode 15: La mort en marche.

Episode 16: Il était une fois.

Episode 17: Le dénouement.


Notes

[1] .- L'acteur a été également l'agent secret John Drake dans la série Destination danger. Notons que lors de sa sortie en 1968, Le Prisonnier fut un échec commercial.

[2] .- On entend par " système ", et ce de manière sommaire, le fonctionnement et les enjeux socio-politiques d'une communauté avec l'individu qui essaye de s'adapter à ce qu'il lui est imposé.

[3] .- LABORIT (H.).- Eloge de la fuite, Paris : Gallimard, 2003, p. 45.

[4] .- MERLEAU-PONTY (M.).- Sens et non-sens, Paris : Gallimard, 1996, p. 73-74.

[5]
.- MORIN (E.).- Le cinéma ou l'homme imaginaire, Paris : Editions de Minuit, 1956, p. 165.

[6]
.- Notons que le numéro 6 pourrait représenter le peuple, le numéro 2 traduirait effectivement l'exécutif  et le numéro 1 serait en quelque sorte le parlement. Le peuple demande finalement des règles par la voix d'une simili démocratie symbolisée par le numéro 1, celui qui établit les lois du système. En fait, ce dernier est une émanation du numéro 6 qui exige des règles du peuple. La trichotomie 1,2,6 serait les fondements du système de société du Prisonnier.

[7]
.- Cf. épisode n° 6: Le Général.

[8]
.- PAVIS (P.).- L'analyse des spectacles, Paris : Nathan, 1996, p. 161. 

[9]
.- En réalité " le village " s'appelle Portmerion, c'est un hôtel situé au nord ouest du pays de Galle construit par un architecte visionnaire, Sir Clough Williams-Ellis. Tous les styles sont représentés : espagnols, autrichiens, italiens et grecs.

[10]
.- BAUDOU (J.) et PETIT (C.).- Les grandes séries britanniques, Paris : Huitième Art, 1994, p.90.

[11]
.- ROSSET (C.).- Propos sur le cinéma, Paris : PUF, 2000, p. 93.

[12]
.- VALERY (F.).- Les Séries TV, Toulouse : Editions Milan, 1996, p.44.

[13]
.- Dans la version originale, il s'agit de l'expression  Be seeing you !  que l'on pourrait traduire par :  " A bientôt ! " et que la doublure française, Jacques Thebault, a retranscrit de manière spontanée par : " bonjour chez vous ! ".

[14]
.- BENASI (S.).- Série et feuilletons T.V : Pour une typologie des fictions télévisuelles, Liège : Editions du Céfal, 2000, p.84. 

[15]
.- Eloge de la fuite.op. cit., p. 47.

[16]
.- Les Séries TV.op. cit. ,p. 45.  

[17]
.- Cf. épisode n° 9 : Echec et mat.

[18]
.- MAINGUENEAU (D.).- Féminin fatal, Paris : Editions HCI, 1999, p.84.

[19]
.- Cf. épisode n° 8: Danse de mort.

[20]
.- Cf. reportage de Jean François Richard Bonjour chez vous, M6, juin 1990.

[21]
.- Cf. épisode n°4: Liberté pour tous 

[22]
.- Les grandes séries britanniques.op. cit., p.97.

[23]
.- GARDIES (A.).- L'espace au cinéma, Paris : Méridiens Klincksieck, 1993, p. 62.

[24]
.- Propos de Patrick Mc Goohan au cours d'un entretien téléphonique à l'occasion  du 30ème anniversaire de la série, in Destination Séries, Canal Jimmy, octobre 1997. 

[25]
.- Eloge de la fuite.op. cit., p. 98. 

[26]
.- DELEUZE (G.).- L'image-mouvement, Paris : Editions de Minuit, 1983, p. 288.

[27]
.- LABORIT (H.).- L'inhibition de l'action, Paris : Masson, 1989, p. 175.

[28]
.- Cf. Nouveau Testament, in " L'Evangile selon Saint Matthieu ", 20,1-16.

[29]
.- Sens et non-sens.op. cit., p. 73.

 

Gilles Visy, Université de Limoges, pour Cadrage

 

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