DOSSIER
mai 2003
DOSSIER ROBERT ALDRICH
[Portrait d’un génie oublié du cinéma]
par Sébastien Miguel

 

La carrière de Robert Aldrich, l’usine à monstres

Robert Aldrich (1917-1983) était un cinéaste américain du siècle dernier. « L’homme était grand et gros, sans un atome de graisse. Menton fort, yeux vifs et rire homérique. La main, prête à broyer, se révélait être d’une douceur soyeuse complètement inattendue. L’homme buvait parfois du coca, mais savait s’en excuser : " Je sais que c’est idiot, mais je n’y peux rien : je suis américain." Ses films étaient à son image : pas de graisse, extravertis, style à l’emporte pièce, cadrages bétons, montage à la truelle. » (cf. Le cinéma vu par les cinéastes, Positif n°400, Juin 1994). Le "Gros Bob", comme les moqueurs le nommaient, était un héritier indirect des Rockefeller, famille avec laquelle il allait violemment rompre pour aller travailler à 24 ans comme assistant à la production chez RKO. Il prit ses marques et fit son chemin jusqu’à établir sa propre réputation au sein d'Hollywood en devenant le plus demandé des assistants réalisateurs de1945 à 52. Il assiste et sauve parfois les débutants hésitants comme Joseph Losey ou Albert Lewin, il apprend avec les autres : Charles Chaplin ou Jean Renoir.

En 1953, il passe pour la première fois à la réalisation avec une petite série B de studio : "The Big Leader". Un entraîneur teigneux (Edward G. Robinson) transforme de jeunes étudiants en véritables terreurs de football américain. Dès lors, il va tourner 30 films en presque 30 ans : Western, Film de Guerre, Film noir, Politique fiction, Suspense horrifique, Film d’action, Mélodrame, Drame, Satire. Après le soutien financier et physique de la star Burt Lancaster (les deux hommes produiront deux westerns majeurs de l’histoire avec "Apache" (1954): l’un des premiers westerns pro indien de l’histoire et "Vera Cruz" (1954): genèse de tous les westerns italiens à venir). Après ces deux immenses succès, il ne tourne au sein d'Hollywood que des petits films qui ne seront remarqués qu’en Europe. Trop convulsifs, trop originaux, trop violents, les films d’Aldrich s’écartent du système en vigueur et le cinéaste se range aux yeux de l’industrie du coté des fortes têtes, des "mavericks". Comme Fuller et Peckinpah.

Mais c’est surtout avec "The Big Knife" (1955), "Kiss me Deadly" (1955) et "Attack !" (1956) qu’Aldrich déploie pour la première fois la rigueur formidable qui servira sa figure-mère : celle de l’aventure humaine construite par rapport aux relations antagonistes du monde brutal auquel elle est confrontée. Ces œuvres seront rejetées aux Etats-Unis mais célébrées par des adorateurs passionnés en Europe. Pour anecdote, Aldrich est le seul cinéaste à réconcilier les deux frères ennemis qu’étaient "Positif" et "Les Cahiers du Cinéma". Dans ces trois œuvres essentielles du cinéma américain des années cinquante, la morale est individuelle, elle garde une seule justification : La survie, la violence intrinsèquement liées au fait même d’exister.

Ces films sont intransigeants mais l’homme reste lucide, jusqu'à dans ses excès, en vue d’une indépendance qu’il recherche à tout prix. Malgré les œuvres de commande que sont : "Autumn Leaves" (1956) et "Garment Jungle" (1957) dont il est viré pour gauchisme brutal… Il tente de camoufler "The Big Knife" et "Attack !". Hollywood n’aime pas les provocations et le punit sévèrement. "The Big Knife" reçoit une volée de bois vert. Quant à "Attack" (peut être le chef d’œuvre d’Aldrich de sa première période) il restera l’un des rares films américains à ne pas recevoir le concours de l’armée. Le film recevra pourtant le prix de la critique au Festival de Venise en 1956. Après ces problèmes, Aldrich ne tourne que dans des œuvres de commandes charcutées par des producteurs inquiets : en 4 ans, pas un seul produit vraiment abouti. Malgré "Baby Jane" (1962), cauchemar théâtral et réflexion visionnaire sur les enfants monstres du show-bizness, il revient à Hollywood avec un navet englobant l’exécrable Rat Pack de Sinatra : "Four for Texas" (1963)

Mais Aldrich obéit et fait mine de rentrer dans le rang. Enfin en 1967, il réalise "Dirty Dozen" dont le succès international lui donne enfin les pleins pouvoirs. Celui de créer ses propres Studio. Mais le malentendu, définitivement implanté, est d’autant plus important. Le film était tellement bien fait, tellement violent, que beaucoup le voient comme une apologie fasciste, là où il y a en réalité un terrible pamphlet anti-militariste. En fait, "Attack !" et "Dirty Dozen" disent absolument la même chose et avec les même acteurs : Lee Marvin, Richard Jaeckel… La guerre ne peut être gagnée que par des dégénérés, des criminels imbéciles. Aldrich ruse mais expose remarquablement sa dialectique. La deuxième partie de sa carrière, du milieu des années 60 jusqu'à sa mort, sera ignorée de nouveau aux USA et cette fois-ci méprisée également en Europe.

Pourtant rarement visibles, les films de la dernière période : "Sister George" (1968), "Lyla Care" (1968), "Grissom Gang" (1971), "Ulzana Raid" (1972), "Emperor of the North" (1973), "Twilinght’s Last Gleaming" (1977) et surtout "All the marbles" (1981) restent des œuvres grandioses, iconoclastes. Des films brutaux, bouleversants, désespérés, apocalyptiques. Traversé de cataclysmes (la course folle à travers les balles dans le final de "Too late for the hero" (1970), la masturbation lesbienne dans "Sister George", la fin de "Lyla Care", les splits screen de "Twilinght…") les films d’Aldrich reflètent tous la vision d’un homme face à la folie et la violence de son temps. Si (après ses débuts tonitruants) la critique s’est très vite détournée de ce qui faisait le talent de cinéaste d’Aldrich, c’est le plus souvent parce que ses films n’aimaient exalter qu’une seule et même chose. Les ogres transpirants aux rictus sadiques, les vieilles psychopathes, les déments de toutes sortes…

En bref, les monstres hideux d’une humanité n’ayant plus une quelconque trace d’humanité. Les monstres, Aldrich les a aimé toute sa vie et dans tous ses films. Il leur en dédiera un : le plus gauchiste et le plus iconoclaste des années 70 : "Choirboys" (1977). Des masques ricanants et sardoniques se délectant d’incarner et de faire le mal. Des êtres malfaisants ou plus simplement abjectes de bêtise. Des monstres systématiquement agrémentés de cette outrance et de cette emphase typiquement reconnaissable parce qu’elle s’accompagne toujours d’un vrai regard moral. Les monstres, chez Aldrich, demeurent le principal fil conducteur de ses films. Avant d’êtres des figures mythologiques, des icônes du mal ou même des poncifs, les créatures d’Aldrich étaient avant tout des acteurs remarquables : toujours à la limite du cabotinage. C’était Rod Steiger dans "The Big Knife" en mogul effrayant, Eddie Albert en commandant lâche dans "Attack", Ralph Meeker en privé fasciste dans "Kiss me deadly", Bette Davis hideuse, pathétique et géniale dans "Whatever Happened to Baby Jane ?", John Cassavetes en inoubliable Victor Franco dans "Dirty Dozen", Peter Finch en cinéaste de génie à la Sternberg dans "Lyla Care", Irene Dailey en épouvantable bloody mama dans "Grissom Gang" et bien sûr Ernst Borgnine, l’acteur fétiche d’Aldrich.

Borgnine et son visage rond, son rictus démoniaque et ses yeux exorbités demeurera la quintessence du mal chez Aldrich. Ils tourneront 6 films ensemble. Avec comme aboutissement suprême "Lyla Care" en 1968 et "Emperor of the North" en 1973. Ces films d’une trivialité absolue et finalement d’une audace admirable, foulant aux pieds tous les tabous, demeurent de purs joyaux de cinéma. A des années lumière des pensums bourgeois, académiques et empourprés de naphtaline que l’on nous fait passer pour des réussites (Adolphe de Benoît Jacquot, Esther Kahn de Arnaud Dépléchin) ainsi que ces nouveaux films anti-bourgeois comme Total Western ou Irréversible…Téléfilms statiques ou pétards mouillés sans point de vue.

Les films d’Aldrich, eux, nous auront montré ce que peut un artiste dans une industrie sclérosée par le manque d’audace. Bien sûr, il est difficile d’accepter tout à trac des indiens qui jouent avec des crânes, une grosse lesbienne alcoolique et pathétique, des militaires névropathes, des flics

fascistes en portes jarretelles ou des catcheuses ultra violentes qui tentent de survivre dans ce monde infâme à coups de pieds et poings. Mais c’est probablement l’essence même de la dialectique Aldrichienne que de souligner que ce monde, hélas, n’est pas fait pour les êtres fragiles, et qu’il s’agit toujours chez Aldrich de lui ou de nous.

Etude de cas : All the marbles (1981)

All The Marbles est le film testament de Robert Aldrich.

Après une décennie des plus colorées, des plus fluctuantes : avec le massacre par les producteurs de Twiling’s Last Gleaming et la commande impersonnelle qu’est Frisco Kid (1979), Aldrich semblera parachever sa filmographie par une suite de désillusions. Son film le plus personnel Hustle (1975), sera un désastre commercial. Plus personne n’attendra quelque chose de convaincant de ce vieux cinéaste, célébré dans les années cinquante, mais définitivement rangé dans les espoirs déçus par la critique internationale.

Pourtant, comme les dernières œuvres des immenses cinéastes, …All The Marbles est un film harmonieux, rempli d’une sérénité presque élégiaque. A l’image de ces mémorables plans de voiture parcourant les immenses et esseulées routes d’une Amérique provinciale et ouvrière. Un périple aux sons des Leoncavallo et Paglacci.

Mais ce qui frappe le plus, dans cette œuvre à la profonde honnêteté, c’est l’équilibre et le parfait entendement entre la violence (intrinsèquement liée au tempérament d’Aldrich et de ses personnages) et les plages d’accalmies admirablement agencées – dans un script pouvant sembler somme toute assez répétitif. On pense à ces scènes touchantes entre les deux catcheuses se réconfortant dans de minables chambres d’hôtels. Ou le brusque sursaut de tendresse du manager (Peter Falk, merveilleux) envers la catcheuse qui n’a cessé de l’aimer.

On n’a souvent taxé Aldrich de gauchiste violent, d’enragé misogyne. Et c’est vrai que les Sister George et les Ma Grissom ne sont pas des femmes mais de véritables monstres. Pourtant ici, l’attention et la tendresse dont il fait preuve envers Vicki Frederick et Laurene Landon (remarquable l’une comme l’autre) fait exploser la légende du fameux metteur en scène macho. Aldrich donc, surprend. Et détourne les idées toutes faites sur ce genre de spectacle. Ici, nul voyeurisme racoleur, mais une succession de coups violents dans les côtes, les estomacs et les visages de ces deux femmes aux corps superbes. Des corps souffrant et tombant afin de parvenir un jour au succès… à leur rêve de petite fille.

Certaines images, par leurs violences, touchent régulièrement au subconscient du spectateur. Terrifiants et inoubliables plans de ces poupées, à la fois adorables et robustes, s’effondrant en plongée verticale (dans un bruit assourdissant) sur la tête géante du lion du casino de la MGM à Las Vegas. A l’exception de Fuller, Aldrich sait rendre comme personne les contorsions à la fois bestiales et charnelles de deux corps en lutte. Mais c’est dans ce type de combat, métaphore récurrente du pouvoir, que leur rêve pourra se concrétiser. Dans un éblouissant prélude au match final, tels des anges aux ailes dorées, elles sembleront voler vers l’accomplissement de leur fantasme. Remarquable travail du costumier Bob Mackie.

Tourné dans l’économie d’une série B, …All The Marbles est l’histoire d’éternels saltimbanques, parcourant les routes, suant dans les salles obscures miteuses pour rencontrer un jour, eux aussi, la gloire. Le succès. Comme dans Prologue ou 42nd Street de Lloyd Bacon, c’est cette quête effrénée du « Big Time » qui va permettre aux personnages de subir les pires défaites, les pires

humiliations. Le combat boueux dans la foire chez les autochtones primitifs, ou le fait que l’héroïne soit obligée (convention du spectacle oblige) de coucher avec l’un de ces plus ignobles représentants (le visqueux Burt Youg).

La figure de Burt Youg (l’un des multiples monstres de la galerie d’Aldrich) incarne à merveille ces hommes d’affaires tout puissant, construisant et brisant les carrières. …All The Marbles est l’ultime opus d’Aldrich sur le monde du spectacle. Un microcosme industriel qui n’a cessé de fasciner les masses et les peuples du monde entier. Mais, pour les insurgés comme Aldrich (ou autre Mankiewicz… mais dans un tout autre style, cela va s’en dire) le Gros Bob n’aura eu de cesse, sporadiquement, de revenir et de « démonter » ce qui faisait l’essence même de ce monde factice. D’exécrer ce simulacre dans lequel l’industrie du rêve c’est très vite révélé, et cela presque dés le début, pour ce qu’elle était vraiment : une monstruosité.

Un ogre de béton et d’acier broyant et détruisant définitivement les êtres et les âmes fragiles qui y ont recherché l’immortalité. Souvenons nous du suicide pathétique de la star aux abois que joue Jack Palance dans The Big Knife ou de cette caméra sardonique filmant la beauté déjà ternie de Kim Novak dans The Legend of Lyla Care (et ce dix ans à peine après Vertigo d’Alfred Hitchcock). Une beauté affadie marchant seule sur les pierres tombales d’un Hollywood Boulevard désertique… Un champ de tombes où les noms des lumières, à jamais disparues dans les ténèbres, apparaissent encore… mais sur des stalles de bétons : Jean Harlow, Marilyn Monroe…

Suicide dans The Big Knife, folie démentielle dans Baby Jane, déchéance totale dans Sister George ou sacrifice d’amour pour un égoïste dans Lyla Care : Selon Aldrich, Hollywood et le monde du spectacle n’est qu’une suite de fantômes, une grotesque sarabande macabre…Il aura fallu attendre ce dernier film pour entr’apercevoir une lumière, un espoir. Un espoir tempéré par la multitude de difficultés que doit déjouer Peter Falk pour faire accepter ses catcheuses. Il est fascinant de noter qu’il existe une très forte similitude entre le comportement d’Edward G. Robinson et celui de Peter Falk dans l’œuvre d’Aldrich. L’un, ayant été le premier entraîneur teigneux dans son premier film : The Big Leader, et l’autre le dernier de ses grands tempéraments de meneurs d’hommes...

Mais ses catcheuses musclées détiennent le parfait équilibre entre poupées sensuelles et guerrières énergiques. D’autre part, ce sont des individus viscéralement liés à la violence puisque il s’agit de leur seule façon de survivre. Des écorchées vives qui, même face aux pires obstacles, se donnent toute entière et vont jusqu’au bout. Sans jamais renoncer. Exactement comme Costa dans Attack ! ou l’indien Masseï dans Apache.

Dés lors, leur victoire finale est autant la leur que la notre tant la conception même de l’affrontement nous fait presque ressentir la douleur, la souffrance de leurs engagements. Après les multiples difficultés de sa propre carrière (parfois inégale mais due principalement à un système qui se désagrégeait inexorablement) Aldrich ne pouvait que leur offrir cette victoire. Tourné quasiment en temps réel : le match des Toledo Tigers contre les California Doll peut être considéré comme le testament esthétique de Robert Aldrich. Les raccords et plus encore les violents changement d’axes traduisent de manière admirable la bestialité de cet affrontement. C’est dans la sueur et le sang que l’homme doit combattre pour exister, pour triompher d’un misérabilisme sans cesse présent. La condition même de l’homme reste perpétuellement la principale des menaces.

Constellées d’étoiles et d’applaudissements, les Dolls réussiront. Et dans le plan du générique final, légèrement ralenti, c’est sur une fanfare triomphale que le dernier film de Robert Aldrich se termine. Sur la victoire et le courage de ceux qui ont eu la force de survivre.

 

Sébastien Miguel est également rédacteur à Objectif-Cinéma

 

Sébastien Miguel, Cadrage avril/mai 2003

 

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