21 février
2004

21/02/04: Hommage à Jean Rouch
MAîTRE DU DéSORDRE
par Guy Chapouillié, directeur ESAV

Jean Rouch a toujours été rebelle, impossible, imprévisible, curieux, gai, jamais las de sillonner le monde, mais là, sans crier gare, il vient de partir sur les chemins incertains des dernières limites : il avait 86 ans et la tête échauffée d’avenir.

Cependant, lueur à travers mes paupières, sa voix demeure et m’enrobe, sensuelle, souple, douce, informe qui me rappelle que rien n’est plus beau que le spectacle du monde ; c’est un corps de voix qui se glisse au creux de mon oreille, doucement, sûrement, comme une progressive possession. Jean a su jouer de ses cordes pour atteindre, pour inquiéter, pour éveiller, car il savait que rien n’est moins fou que d’être entendu, lorsque la voix donne aux mots leur éloquence.

Il aura suffi d’un film, Les Maîtres fous, pour que je l’entende ; et dire que certains lui demanderont de détruire ce film qui a creusé en moi un sillon fertile de cinéma. Il y a là toute l’envie de Jean de donner avec sa parole un récit rivalisant avec des manifestations du réel, de restituer la vie même - sa vie même - dans l’intégralité de la largeur et de la profondeur. C’est une course impossible mais quelle belle course, où la description à perdre haleine, à vous couper le souffle, au rythme d’évènements simultanés déborde le témoin jusqu’à le faire acteur d’une ciné-transe qui entre en communion avec le rituel et surmonte durant quelques instants toutes les inharmonies de la vie quotidienne.

Il rejette « l’incognito confortable », pour prendre les marques d’un cinéaste qui, résolument, s’observe et se conçoit dans sa propre observation ; il dévoile autant qu’il se dévoile dans l’étonnement de sa condition incertaine. C’est un chercheur qui invente le cinéma en plantant sa caméra comme le berger son bâton, qui prend racine ou non, en quête, plus ou moins probante, de la révélation d’une réalité absolue, qui s’oppose à la non-réalité de l’immense étendue environnante. Ainsi naissent des espaces sacrés, forts, significatifs, là où d’autres, qui se veulent la réplique ou le simple prolongement du monde chaotique, s’effacent, sans structure ni consistance, pour tout dire : amorphes. Car, à chercher la coïncidence parfaite avec l’apparence des choses l’image finit par disparaître. Alors, pas de cinéma-vérité en dehors de l’homme, mais plutôt l’émergence de la vérité du cinéaste dans le vertige de ses choix comme lorsque Jean Rouch danse avec sa caméra « participante » pour être dedans, à la place d’un maître fou, au cœur des gestes et de leurs liens qui s’articulent en un langage révélé ; il sait que sa caméra n’offre qu’une capacité limitée de durée et par conséquent qu’il ne collectera que des morceaux de film loin de toute résolution du mouvement et qui fixent aléatoirement, alors, pour son regard, il comptera sur la gestion des intervalles et surtout sur la voix qui sera comme le continu d'un système discontinu, aux limites du vivant. Dans ces conditions, Jean Rouch dévoile, par excès sans doute, une présence ordinairement invisible. C’est une belle effraction du réel qui donne la certitude d’avoir été vivant ne serait-ce qu’un instant, c’est aussi la diffusion de nouvelles lumières.

En vérité, Jean Rouch savait ce que filmer veut dire. Il en a fait une passerelle entre les hommes, un mode d’investigation du monde, un mode de recherche parmi d’autres avec sa suite singulière de tentatives, autour de 120 films, pour se recentrer par rapport au réel, pour y avoir accès autrement. Il a même généré une sacré secousse en imposant à l’Université que des thèses soient soutenues par le truchement de films, ces endroits complexes où l’explication hésite, existe et parfois résiste. Pour lui, ni les règles, ni les principes, ni même les faits n’étaient sacro-saints ; il pensait utile d’en changer, de chercher des faits nouveaux, de nouvelles interprétations naturelles, de nouvelles règles et comparer. Il s’est battu pour que le droit des hommes à chercher et créer librement soit préservé, même si cela exige du pouvoir en place de gros sacrifices et « honte à ces spéculateurs, disait-il, qui ne reculent devant rien et veulent se saisir de collections scientifiques pour les dénaturer à des fins mercantiles ». Une pensée moderne et annonciatrice qui n’a pas attiré que de la sympathie et qui a fait grincer pas mal de dents, mais à l’image des Dogons qui pensent que c’est par le désordre que les progrès arrivent dans le monde, Jean Rouch a choisi les pratiques d’un homme libre, jusqu’à devenir un maître du désordre qui n’a cessé de soulever le masque de la décomposition du vivant.

Guy Chapouillié, Cadrage 21 février 2004

Guy Chapouillié est professeur des universités, directeur de lEcole Supérieure d’Audio-Visuel (Université Toulouse Le Mirail, France) et du Laboratoire de Recherches en Audiovisuel. Spécialiste de Marcel Pagnol et de Jean-François Millet. Chevalier de l’ordre national du Mérite.

 

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