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De la transcendance et de la réalité.
Kubrick et la métaphysique de l'image
Le «millénarisme», nous le savons maintenant,
frappe le monde de plein fouet, le noyant d'une «trash culture»
postmoderne abondant vers le recyclage des images et la défaite
de la pensée et des idéologies totalisantes. En survie
un éclectisme culturel et sensoriel tourné vers l'effet
vertigineux du travelling avant et de l'image autoréférentiel;
miroir teinté ne reflétant plus qu'un autre miroir
opaque. Le cinéma, dans ce contexte, s'apparente au tour
de manège, au feu d'artifice (1). Le corps du spectateur
prend le relais de son regard, le prolonge, faisant de sa chair
le champ de bataille de l'image-mouvement dont la diégèse
tente d'infiltrer la réalité physique (où est-ce
le contraire?). Figure bien connue que ce travelling avant hypnotique,
cette plongée dans les mécanismes psychologiques ascendants
(archétype de la culture «rave» et «techno»)
dont parle Laurent Jullier dans son étude du cinéma
postmoderne. Nous en trouvons le paroxysme, voire l'annonciation,
dans 2001: A SPACE ODYSSEY (1968), le classique de science-fiction
de Stanley Kubrick, pourtant bien loin de cette défaite de
la pensée et de cet hypnotisme cinématographique relatif
à l'«après-modernité» dans laquelle
nous évoluons présentement. N'est-ce pas d'ailleurs
l'acte postmoderne par excellence que cette récente ressortie
en salle du film de Kubrick? Comme si l'année 2001 ne signifiait
plus que par ces images que nous avons contemplées depuis
1968 et qui nous rendent nostalgiques d'un passé ayant imaginé
notre «contemporanéité futuriste» de façon
bien différente de ce que nous vivons vraiment aujourd'hui.
Mais la réalité de maintenant ne
se confond-elle pas de toutes façons avec ces images du futur,
renversant ainsi le dogme bazinien pour faire du réel une
version édulcorée des représentations que nous
construisons? Autre interrogation: Le film de Kubrick peut-il se
réduire à l'image qu'il projette dans un contexte
postmoderne ne sachant plus les lire que dans leur autosuffisance?
Ou plus précisément: Est-il toujours possible de lire
Kubrick aujourd'hui? D'aller y puiser une parcelle d'universel dans
une époque ne croyant en l'objectivité ou l'absolu
que pour en faire le fil conducteur d'une intra-subjectivité?
À ce propos, qui d'autre pour parler de
la puissance évocative des images que ce maître formaliste
qu'est Kubrick, réduisant le dialogue à son plus stricte
minimalisme afin de laisser s'exprimer l'image contemplée;
l'image travaillée sur les mêmes bases que celle du
peintre pour qui la réalité perd son évanescence
pour ne devenir, sur la toile, qu'une image autosuffisante n'ayant
de finalité que dans la signification subjective que l'artiste
tente d'accoler au monde. Mais le film de Kubrick ne devient pas
pour autant peinture. Il demeure photographie, animée dans
le temps et l'espace, et ouvrant le dialogue et la réflexion
sur le temps et l'espace de l'Homme (et non des hommes). Qu'en est-il
alors de ces objets, de cette réalité profilmique
arrachée de son évanescence pour devenir pion de la
subjectivité artistique contrôlante du cinéaste?
Peut-on parler de la réalité ou bien seulement des
images lorsqu'on étudie Kubrick? De l'universelle transcendance,
de l'absolu? Ou simplement d'idéologies, de discours? Sommes-nous
chez Arnheim ou chez Kracauer? Chez Eisenstein ou chez Bazin? Ou
alors, sommes-nous déjà à l'orée de
la postmodernité où la réalité ne trouve
plus de sens que dans l'image ou dans le signe, comme le croit Baudrillard?
Peut-être Arnheim, pionnier des théories du cinéma,
avait-il raison, déjà en 1932, en ce sens que pour
lui, l'art ne peut trouver sa légitimité que dans
l'expression des limites du médium et dans son processus
de transformation de la réalité; dans le refus de
toute tentative de reproduire mécaniquement le réel
(2). Mais la photographie établissant le contenu du film
et établissant son essence, le cinéma n'échappe-t-il
pas alors aux définitions traditionnelles de l'art pour devenir
au contraire un médium de révélation de la
réalité physique, dans tout son aléatoire et
son évanescence, comme le prétendait Kracauer (3)?
Ou «trace du réel», comme le croyait Bazin (4)?
Se situant de toute évidence dans le camp
formaliste d'Arnheim, que dire de la réalité dont
parle Kubrick? Existe-t-elle où n'est-elle que l'expression
subjective d'un Génie-Artiste, fermant le monde comme l'espace
théâtrale d'où il s'adresse? Pourtant Kubrick,
à-travers ses formes finies et sa composition autosuffisante,
s'adresse bel et bien au monde. Il échappe aux limites de
la réalité empirique, mais cherche à atteindre
une part de l'universel. Arnheim avait-il vu juste? L'art cinématographique
et son discours sur l'Homme n'est-il possible que hors des limites
imposées par la reproduction du monde physique?
Pour résumer, que nous disent, aujourd'hui,
les images de Kubrick? Comment son monde clos et subjectif arrive-t-il
à dépasser la réalité de surface et
le relativisme avilissant de la culture «trash» postmoderne?
2001: Symphonie de la déshumanisation
en quatre actes
Confronter le 2001 de Kubrick, c'est donc réfuter
l'ontologie bazinienne. C'est se servir de l'écran de cinéma
et de la réorganisation du monde qui y est projetée
afin d'atteindre l'indicible par l'image du réel et non par
la trace objective de ce réel sur pellicule photosensible.
Ce que tente donc de faire Kubrick, c'est d'arriver, par la manipulation
du monde, aux commandes de son échiquier, à transcoder
en images ce que son expérience subjective arrive à
capter de l'indicible et de la plénitude du monde; écrire
la métaphysique sur pellicule. C'est le rêve romantique
de l'Artiste-Créateur, de l'individualité créatrice
que réfute les postmodernes et qui distingue Kubrick de la
civilisation du signe dans laquelle la rediffusion contemporaine
de son film débarque maintenant. Kubrick, par la réflexion
qu'il porte sur l'existence et l'évolution de l'Homme (voire
sur l'existence et l'évolution de la Raison), ne cherche
donc pas qu'à parler du langage autoréflexif des images
ou de la conventionalité relative des discours, mais cherche,
comme nous l'avons mentionné plus haut, à atteindre
une parcelle de l'universel. Sa recherche est celle de la déshumanisation
et de l'aliénation de l'homme face cette universalité.
Cette recherche, il la présente en quatre actes, venant résumer
à eux seuls l'ensemble du processus évolutif (ou désévolutif)
humain; de la naissance des astres jusqu'à une nouvelle essence
de l'humanité, au-delà de l'ère spatiale.
Le premier acte, «The Dawn of Man»
(«L'aube de l'humanité»), vient d'abord synthétiser
en quelques plans l'apparition des astres et de la vie terrestre
(mouvement des astres, plaine sèche et vide, levée
du soleil, coloration du ciel terrestre, apparition de la végétation,
squelette et homme végétarien primitif). Kubrick annonce
alors sa vision personnelle des origines humaines, présentant
une image de l'homme archaïque, en directe opposition à
celle du mythe du «bon sauvage» rousseauiste. Ainsi,
vivant dans la crainte constante, autant des prédateurs que
de son semblable, l'homme kubrickien primitif fait sa première
rencontre avec le Maître de l'échiquier (l'Artiste-Créateur)
par l'entremise d'un étrange monolithe rectangulaire noir.
Intériorisant alors le mouvement des astres, l'homme-singe
parvient à l'appliquer en utilisant l'os comme outil. Il
chasse, devient carnivore et fait ses premières expériences
de l'impérialisme, repoussant le singe accroupi (moins «évolué»)
et propulsant victorieusement dans les airs son arme-os qui se transforme,
en une extraordinaire ellipse de quatre millions d'années,
en un vaisseau spatial (en forme d'os) autopropulsé.
Ainsi, après avoir annoncé dès
le premier acte le «dysfonctionnement» évolutif
de l'homme, Kubrick nous propose un second acte moderne («Mission
Clavius») où le Maître d'échec place à
nouveau l'homme impérialiste face à la figure monolithique,
enterrée sous la surface de la lune. La «mise au point»
kubrickienne suit, alors que le Dr Floyd, croyant faussement détenir
le contrôle sur l'indicible qu'il tente bêtement de
s'approprier, rassure son équipage en voyant dans cette découverte
la preuve de l'existence d'une intelligence «extraterrestre».
Détruisant les distances, l'homme spatial
selon Kubrick est donc un être abruti par ses illusions. Un
être qui tente d'anéantir l'espace entre l'infini de
l'univers et un monde qu'il n'arrive toujours pas à maîtriser.
Projetant ses rêves hors d'un sommeil sécurisant et
sécurisé, il est cloisonné et aveuglé
par l'impression de confort et de contrôle qu'il s'est créé.
L'homme de l'espace tente alors de réduire l'indicible (le
monolithe) en une vulgaire image photographique (ou cinématographique?
Kubrick questionne-t-il ici la possibilité bazinienne de
rendre compte de l'indicible par la reproduction mécanique
du réel?). Jusqu'à ce qu'une émission sonore
perce ses sens et l'enferme plus qu'il ne l'était dans la
cloison de son uniforme spatial supposément impénétrable.
L'ellipse revient et Kubrick nous plonge, 18 mois plus tard, dans
un troisième acte («Mission Jupiter») coïncidant
avec la recherche d'une troisième présence monolithique,
évoluant en orbite autour de Jupiter.
Le regard de Kubrick se place ici dans l'intimité
de trois personnages pivots: les astronautes Frank et Dave de même
que l'ordinateur humanisé HAL 9000 (l'être hybride
du labyrinthe kubrickien; le Minotaure), machine incapable d'erreurs
(du moins selon l'opinion de l'être humain croyant en l'infaillibilité
de sa création; homme tentant de gommer le rôle de
l'universelle transcendance, transposée ici dans la figure
monolithique). L'ordinateur tente alors de s'humaniser au contact
de l'homme déshumanisé par ses illusions de stabilité.
HAL vient donc, lors du troisième acte, prendre le relais
du monolithe en venant placer l'homme face à ses limites.
Et si la première confrontation (singe/monolithe) se conclut
par un apprentissage et que la seconde (homme spatial/monolithe)
se solde par un échec, la troisième (Dave/HAL) mène
l'homme vers un nouveau regard sur soi, vers une fuite vers l'infini
qui portera l'humanité vers un troisième degré
d'évolution. Ainsi, après que HAL eut commis une première
erreur (menant au cloisonnement par la perte du système de
communication extérieur de même qu'à la mort
de Frank et des autres astronautes artificiellement tenus en vie
dans des sortes de sarcophages hermétiques), l'homme (Dave)
se voit rejeté par son double qui s'aliène de son
créateur, condamnant ce dernier à errer dans un univers
qui n'est pas le sien (le vide cosmique). Dave devra donc forcer
l'entrée du «labyrinthe» (puisque l'ordinateur
humanisé craint la déconnection ou la mort) et affronter
son Minotaure (HAL) dans une des scènes les plus troublantes
du film, lorsque HAL, agonisant, s'y présente comme le seul
être doué d'émotivité. Dave, alors confronté
aux limites de son état d'évolution (celui de l'homme
cybernétique), doit pourfendre son regard, aller au-delà
des normes qu'il a établies et toujours refusées de
franchir. Bref, il tente d'aller au-delà de l'image conventionnelle
de l'existence physique (et spirituelle), ce regard sur le réel
culturellement codé, comme l'affirmait Christian Metz. Placé
face à la transcendance du monde (le monolithe), Dave chute
dans l'atmosphère de Jupiter, dans une sorte d'orgie hallucinogène
de pigments et de mouvements, son oeil prenant les couleurs du décor
et intériorisant, comme le fit l'homme-singe, le mouvement
de l'univers et de son espace.
Plus que jamais, Kubrick expérimente son
cadre narratif en usant uniquement de l'abstraction et des possibilités
formalistes de l'image. Placé dans une sorte de chambre luxueuse
aux accents baroques, le laboratoire du Maître d'échec
(la version romancée d'Arthur C. Clark en fait bêtement
un laboratoire extraterrestre), Dave synthétise en quelques
plans, tout comme le firent les premières images du film,
l'espace (résumé dans la chambre/laboratoire) et le
temps (Dave, placé en champ/contrechamp à toutes les
étapes de sa vie). L'oeil étant pour Kubrick le prolongement
de la cognition, l'au-delà du regard devient donc source
d'évolution. Ainsi, l'homme peut mourir et renaître
sous une nouvelle forme: le «foetus astral», flottant
vers la Terre et métamorphosant le «retour sur soi»
kubrickien en une «fuite vers l'infini».
Le monolithe et l'évolution
Une des premières figures d'ambiguïté
de 2001 prend donc racine dans l'étrangeté du monolithe
noir. À la fois présence mystique et fil conducteur
de la trame narrative du film, les hypothèses quant à
sa nature ne cessent, depuis la première projection du film,
en 1968, de s'affronter et de se contredire. Ainsi, si le roman
d'Arthur C. Clark (écrit parralèlement à l'écriture
du scénario de Kubrick) en fait le dépositaire de
l'intelligence extraterrestre, placé stratégiquement
pour tester les hommes, plusieurs y voient au contraire le symbole
de Dieu, rappelant la pierre noire (la Kaaba) des pèlerins
de La Mecque. À mon avis, il faut plutôt voir en cette
forme le signe de la transcendance, aussi abstrait et confus ce
terme soit-il. Car ici, Kubrick n'utilise pas l'image cinématographique
pour s'approprier et banaliser la causalité du monde, pour
le réduire à une image. Comme Bazin, il semble que
Kubrick croit en l'évanescence du monde, voyant l'art comme
un moyen de dépasser la surface des choses pour rendre au
réel une transcendance fluide et abstraite libérant
le monde phénoménologique de l'homme et des mythes
que celui-ci crée pour s'approprier cette ambiguïté
de la réalité. Mais au contraire de Bazin, Kubrick
se refuse à la reproduction mécanique de la réalité
empirique. En effet, Bazin, sous l'influence de la phénoménologie,
croyait en la possibilité d'un nouvel art, pour la première
fois basé sur l'absence de l'homme, arrivant à imprimer
objectivement la trace du réel et possédant une relation
existentielle avec ce dernier. La photographie (et le cinéma)
devient donc pour Bazin beaucoup plus qu'une simple image finie
et autosuffisante. Elle s'ouvre au contraire sur l'indicible, le
mystère et l'évanescence du monde, devenant une lanterne
qui est balancée dans la ténébreuse réalité.
Le spectateur est donc libre d'évoluer dans cette trace qu'il
doit analyser, dans cette présence du monde qu'est l'image
(ciné)photographique (5). La séquence de la photographie
du monolithe (photographier l'indicible) montre bien le doute qu'oppose
Kubrick face à ce lien de relation existentielle entre réalité
et image photographique. Pour lui, on ne peut atteindre la transcendance
par simple processus de reproduction mécanique de la réalité.
Le cinéma ne nous parle donc pas de façon naturaliste,
mais bien de façon poétique et subjective (sans toutefois
abonder vers le relativisme postmoderne). L'art vient donc modeler
le monde au service de la subjectivité de l'artiste, cherchant
à reproduire par la métaphore et l'analogie l'expérience
individuelle de cette transcendance que l'artiste ne peut qu'approcher
sans jamais la réduire à un cliché photographique,
à une image bi-dimensionnelle imprimée sur carton
ou sur pellicule.
Nous plaçant donc sous un point de vue neutre
quant à la nature divine ou extraterrestre du monolithe,
ne pourrions-nous pas alors avancer que sa présence évolutive
pourrait représenter cette pièce de l'échiquier,
placé par l'Artiste-Créateur, lui permettant de poursuivre
l'expérience de l'humanité face à la transcendance
qu'elle s'est aliénée en prétendant réduire
l'universel à son image? (Ou bien en créant les dieux
à son image afin de s'approprier cet universel?) Ainsi, émergeant
à la vision de l'homme à chacune de ses étapes
évolutives, le monolithe, une sorte d'astre inversé
(la sphère astrale blanche devenant un prisme rectangulaire
noir, comme l'avancent Dumont et Monod dans leur étude sur
2001: A SPACE ODYSSEY(6)), vient placer l'être humain face
à l'innocence (l'homme-singe) ou la condescendance (l'homme
spatial) de son regard sur l'univers.
C'est dire que le monolithe force l'homme à
confronter sa propre aliénation, inscrivant le film de Kubrick
en plein coeur des préoccupations idéologiques du
modernisme cinématographique. Intériorisant ce regard
sur soi et affrontant les frontières de ses certitudes et
de leurs limitations, l'être humain devient responsable de
sa propre évolution, abondant vers la transcendance. L'évolution
selon Kubrick est donc non acquise et indéterminée.
Et comme dans presque toute la filmographie du cinéaste,
l'homme, ne parvenant pas à prendre leçon de ses échecs,
cloisonne son évolution dans la stagnation (voir A CLOCKWORK
ORANGE, BARRY LYNDON et EYES WIDE SHUT); applaudissant de fausses
idoles, telles ces ombres dansant au creux de la caverne platonicienne.
Jamais pour le mieux, l'autoévolution humaine dirige chacune
des étapes évolutives de l'homme vers un niveau égal
ou inférieur aux aboutissement de l'étape précédente.
L'ellipse entre le premier et le deuxième acte n'est donc
pas le fruit du hasard, puisque Kubrick vient y déconstruire
quatre millions d'années d'évolution en une fraction
de seconde, sous-entendant la stagnation de l'homme cybernétique
moderne depuis ses origines simiesques. Toutefois, où le
singe dort dans l'inquiétude de ses prédateurs, l'homme
moderne dort innocemment dans un confort où il se croit faussement
à l'abri de tout (jusqu'à ce que sa propre création
le trompe). Et où la découverte de l'outil mène
l'homme vers un nouvel échelon de la chaîne alimentaire,
c'est pour mieux le conduire vers l'impérialisme sauvage
contre son semblable. La mort précède toujours la
vie: le squelette d'un animal précédant l'apparition
de l'homme-singe, l'os (la mort) servant d'arme et d'instrument
de chasse à ce même homme-singe et la mort précédant
la renaissance de l'homme moderne (Dave) en «foetus astral»
(7); cette chaîne évolutive venant clore la circularité
symétrique typique à l'oeuvre de Kubrick.
Pour résumer, où le singe confronte
le monolithe pour atteindre un nouvel état d'évolution,
l'homme moderne, refermé dans son état de condescendance
depuis quatre millions d'année, tente de réduire le
monolithe en une image photographique, demeurant ainsi cloisonné
dans son état d'aliénation. Au contraire, où
l'homme (Dave) accepte, comme le singe, de confronter, en la figure
de HAL, le monolithe (soit la transcendance, mais aussi les limites
de sa création et de sa propre Raison), il en vient à
reconnaître les balises de son regard et à se plonger
dans l'infini, vers un nouvel idéal humain (le «foetus
astral» ou «enfant des étoiles»). Passant
ainsi de la Terre à la Lune, jusqu'à la surface de
Jupiter et au-delà de l'infini, l'enfant des étoiles
peut revenir vers la Terre (circularité de l'oeuvre), proposant,
après le singe et l'homme outillé moderne, une troisième
étape évolutive de l'essence humaine.
L'enfant des étoiles»: Conclusion
optimiste quant à l'avenir de l'humanité ou description
d'une nouvelle essence manipulatrice et dominante d'un humanoïde
cloisonné dans sa bulle astrale? Certes, le mutisme qu'entretenu
de toujours Stanley Kubrick sur son oeuvre ne nous permet pas d'avancer
d'hypothèses certaines quant aux inspirations et significations
déterminantes qui aboutirent en ce monument d'ambiguïté
qu'est 2001: A SPACE ODYSSEY. Vision personnelle de l'humanité
et de sa longue Odyssée vers la modernité et au-delà,
notre lecture de cette oeuvre complexe ne peut être qu'objectivement
affirmative sur le seul fait de la subjectivité de toute
approche analytique de l'abstraction de ce texte cinématographique.
Déconstruisant la «spectature» de consommation
pour délier l'Image-Art de sa planéité, à
la recherche d'une expérience de l'universel, 2001 repousse
les limites de son sujet pour nous proposer une relecture du dispositif
cinématographique et de son oeil mécanique. Il passe
ainsi en revue les théories classiques du cinéma,
de l'idéalisme réaliste bazinien jusqu'au formalisme
d'Arnheim, exploitant les possibilités offertes par ce dernier
afin d'atteindre ne serait-ce qu'une parcelle de la transcendance
du monde. Un dilemme ontologique qui, dans le contexte de la «véritable»
année 2001 où nous sommes, a trouvé réponse
dans le relativisme éclectique d'un monde qui a définitivement
abandonné toute forme de transcendance au profit de son image
sur pellicule, carton photographique, écran cathodique ou
panneau publicitaire.
Que sont devenues aujourd'hui les images de la
transcendance? Que sont devenues les images de la réalité
en cette année 2001 qui ne connaît de futuriste que
les clichés nostalgiques de son passé?
(1) Voir Laurent Jullier, L'écran post-moderne.
Un cinéma de l'allusion et du feu d'artifice (1997), Paris/Montréal:
L'Harmattan.
(2) Rudolf Arnheim, Film as Art (1957), Berkeley: University of
California Press.
(3) Siegfried Kracauer, Theory of Film. The Redemption of Physical
Reality (1960), New York: Oxford University Press.
(4) André Bazin, «Ontologie de l'image photographique»,
dans Qu'est-ce que le cinéma? (1975), Paris: Les Éditions
du Cerf.
(5) ibid.
(6) Jean-Paul Dumont et Jean Monod, Le foetus astral (1970), Paris:
C.Bourgois.
(7) ibid.
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