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L'empire et les barbares (1)
«L'empire cherche à occuper l'autre:
la Grèce, l'Amérique, la barbarie. L'empire ne saurait
se satisfaire de s'occuper de lui-même. Il nie les frontières.
Il cherche à anéantir la notion même de frontière.
Ainsi accède-t-il à l'universel»
-Pierre Perrault, La grande allure
En 1934, en plein apogée de la montée
du nazisme en Allemagne, la cinéaste sympathisante nazi Leni
Riefenstahl réalisa un documentaire choc qui ébranla
et ébranle toujours une histoire du cinéma insécure
et craintive face à la puissance idéologique d'un
film dont la maîtrise technique (et démagogique) presque
parfaite en fit sans doute l'objet de propagande le plus efficace
et le plus dangereusement calculé de toute l'histoire du
vingtième siècle. C'était LE TRIOMPHE DE LA
VOLONTÉ, relatant le 6ème congrès annuel du
parti nazi de 1934; le film devenant l'illustration la plus percutante
de l'ordre et de la «grandeur» du fascisme allemand.
Mais qu'en est-il 65 ans plus tard à Hollywood, monde du
rêve à rabais et du mythe comme nouvelle naturalisation
d'une histoire utopique? Au delà du simple aspect esthétique
de la machine cinématographique américaine, c'est
sur cet aspect de la production hollywoodienne que se penche À
L'OMBRE D'HOLLYWOOD, le documentaire percutant de Sylvie Groulx
analysant une industrie cachant derrière son aspect de simple
marchandise de divertissement naïf la machine propagandiste
d'un nouveau fascisme encore plus incisif car camouflé derrière
le fard du divertissement: celui de l'impérialisme économique
rendu possible par l'acculturation des cultures étrangères.
It has been shown that no medium can play a greater
part than the motion picture in indoctrinating people into the free
way of life [...] Therefore we as an industry can play an infinitely
important part in the worldwide ideological struggle for the minds
of men [1922]». Une phrase choquante et angoissante; une idée
dérobant derrière son aspect paternaliste l'idéologie
impérialiste structurant la mentalité et l'endoctrinement
de la population américaine. Son auteur: William Hayes, président
de longue haleine de la puissante MPAA (Motion Picture Association
of America) qui fonda les structures économiques, stylistiques
et idéologiques de la puissance qu'est aujourd'hui Hollywood.
Cette phrase, elle m'a été dévoilée
par l'excellent ouvrage d'Anne-Marie Bidaud, «Hollywood et
le rêve américain. Cinéma et idéologie
aux États-Unis». Et le film de Sylvie Groulx offrant
ouvertement la parole à Mme Bidaud, celle-ci en remet: le
cinéma hollywoodien nous présente de façon
allégorique un mode de vie, un rêve utopique; il nous
présente une lecture rassurante, codée et simpliste
de la réalité, une version manichéenne à
l'excès d'une réalité assimilable par le plus
petit dénominateur commun parmi les masses assimilables (une
technique utilisé par Hitler lui-même, tel que nous
le rappelle Henri-Paul Chevrier dans son plus récent ouvrage
[2]). Le dialogue est donc lancé; inutile d'en dire plus
pour faire comprendre au lecteur tout l'étendu du débat
éthique et idéologique que prend le film de Groulx.
Evitant à tous prix de tomber dans le simple
document pamphlétaire à sens unique, une des principales
qualités de À L'OMBRE D'HOLLYWOOD est certainement
le sérieux et l'objectivité dont se targue le propos
de Sylvie Groulx. Construit autour d'un style documentaire des plus
conventionnels mais jamais gratuit, le film gagne en crédibilité
non pas par la hargne et le désabusement de la narration
et de la mise en scène de la cinéaste, qui reste toujours
tempérée et objective, mais par les passions et les
propos à la fois pessimistes et inquiétants que nous
y lancent plusieurs grands noms du cinéma mondiale, de Hollywood
à la Pologne, en passant par la France et le Québec.
Groulx, refusant de s'emparer de l'écran, laisse parler ses
hommes et femmes de métier qui sont parfois optimistes mais
souvent désabusés, la réalisatrice n'entrecoupant
leurs commentaires que par quelques images de films, d'archives
ou d'actualité qui viennent appuyées les propos des
intervenants divers. Et c'est dire que ce texte demeurerait d'ailleurs
incomplet sans quelques-unes de ces citations percutantes que Groulx
imprima sur image; sans le verbe sage, dénonciateur et engagé
des Arthur Penn, Milos Forman, Margarethe Von Trotta, Bertrand Tavernier,
Denys Arcand, Alain Tanner, Andrzej Wajda et quelques autres, dénonçant
la marchandisation du cinéma et de l'art et la fin de la
liberté d'expression artistique qui est supprimée
par la notion butoir de rentabilité.
Ainsi, alors qu'on ne peut que sourire devant les
propos d'Arcand qui, après le succès international
du DÉCLIN DE L'EMPIRE AMÉRICAIN [1986], est invité
à Hollywood tout en étant averti qu'on n'y fait pas
du cinéma mais des produits pour la «Gulf & Western»,
on ne peut au contraire qu'être mélancolique devant
la nostalgie d'Arthur Penn face à une époque oubliée
où il était impensable de continuer d'être dans
le coup sans avoir vu le nouveau Antonioni, le nouveau Kubrick ou
le nouveau Godard. De même, on ne peut qu'être atterré
devant les propos de Tanner, voyant ses contemporains comme de simples
«résistants dans un monde occupé par l'ennemi»,
ou de Forman, ne sachant même plus qui est l'auteur de ses
propres films dans un système ou la loi reconnaît comme
auteur le propriétaire du «copyright» de l'oeuvre.
Et Tavernier, passant «d'un optimisme désenchanté
à un défaitisme actif»; Wajda, dont la fatalité
lui fait cruellement dire que «si j'avais 20 ans aujourd'hui,
j'essaierais de trouver un autre moyen d'expression». Tous
des cris d'alarme livrés par des géants jouant de
plus en plus le rôle de figurant dans l'empire posthollywoodien;
des cinéastes représentant les exceptions à
exterminer par un système américain méprisant
le cinéma d'auteur pour fuir vers l'insipidité d'un
modèle chromé servant l'américanisation des
cultures rebelles au profit de l'économisme américain.
Le modèle d'une puissance impérialiste ayant depuis
longtemps compris qu'on ne peut soumettre l'autre sans l'avoir préalablement
assimilé à son propre mode de vie.
Mais si le film de Sylvie Groulx est audacieux,
il serait faux de le dire parfait puisque au-delà de sa forme
documentaire rudimentaire, on ne peut qu'être déçu
et perplexe face à la décision de la cinéaste
d'éviter presque tout dialogue avec la culture cinématographique
québécoise qui représente certainement l'archétype
d'un cinéma exsangue pris entre son américanité
géographique et son identité européenne; entre
le modèle économique américain et le modèle
artistique européen. Trop occupé à flatter
l'image mythique de la Grande culture européenne, Mme Groulx
perd l'occasion rêver d'offrir une véritable réflexion
sur son cinéma; un débat sans artifice qui aurait
enfin pu servir de lieu de réflexion, de rassemblement, d'engagement
et de solidarité. Mais de toute façon, tant que le
public n'est pas au rendez-vous, trop occupé à se
faire assourdir par le fracas hollywoodien des méga-complexes,
qui est là pour écouter l'appel au secours?
Mais malgré nos réserves, il est
de mise d'admettre la nécessité et l'intelligence
d'un tel discours. Pour ne pas dire l'urgence d'une telle démarche,
alors que l'incertitude (voir l'oeuvre d'Egoyan, Bergman ou Angelopoulos,
tels que cités par Groulx) n'est plus permise par le modèle
rationnel du cinéma «rentable». Et comble de
paradoxe, le film nous rappelle, non sans ironie, que plus le modèle
hollywoodien nous rejette, plus on l'aime. Notre liberté
de réagir est piégée et la saine compétition
est officiellement (et presque ouvertement) devenue l'extermination
agressive des cinémas nationaux. Et pire encore, alors que
Québec accumule les projets de construction de nouveaux méga-complexes
et que Montréal rénove l'ancien Forum en méga-cité
du cinéma à la solde d'intérêts économiques
américains, nous sommes contraints de faire face à
la réalité (la vraie et non celle des «vues»):
nous sommes complices de notre propre acculturation. Concluons avec
ces quelques vers de Wim Wenders, tirés encore une fois de
l'ouvrage d'Anne-Marie Bidaud:
Trouverait-on à travers le monde le rêve
de l'Amérique sans le cinéma?
Aucun autre pays dans le monde ne s'est ainsi vendu,
Et n'a répandu ses images, l'image qu'il a de soi,
Avec une telle force, dans tous les pays.
Réflexion personnelle: le réel existe-t-il
toujours hors du défunt (mais toujours virtuellement entretenue)
Rêve américain?
(1) Ce titre est emprunté au texte de Gilles Thérien
dans Cinémas, vol. 1, no1-2: Américanité et
cinéma, automne 1990, p.8-18.
(2) CHEVRIER, H.-Paul, Tendances du cinéma contemporain,
Montréal, Les 400 coups, 1998, 266 pages.
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