ANALYSE
2001
À L'OMBRE D'HOLLYWOOD
Québec [1999]

Réalisatrice: Sylvie Groulx
Scénario: Sylvie Groulx
Participation de: Bertrand Tavernier, Milos Forman, Andzej Wajda, Denys Arcand

 

L'empire et les barbares (1)

«L'empire cherche à occuper l'autre: la Grèce, l'Amérique, la barbarie. L'empire ne saurait se satisfaire de s'occuper de lui-même. Il nie les frontières. Il cherche à anéantir la notion même de frontière. Ainsi accède-t-il à l'universel»
-Pierre Perrault, La grande allure

En 1934, en plein apogée de la montée du nazisme en Allemagne, la cinéaste sympathisante nazi Leni Riefenstahl réalisa un documentaire choc qui ébranla et ébranle toujours une histoire du cinéma insécure et craintive face à la puissance idéologique d'un film dont la maîtrise technique (et démagogique) presque parfaite en fit sans doute l'objet de propagande le plus efficace et le plus dangereusement calculé de toute l'histoire du vingtième siècle. C'était LE TRIOMPHE DE LA VOLONTÉ, relatant le 6ème congrès annuel du parti nazi de 1934; le film devenant l'illustration la plus percutante de l'ordre et de la «grandeur» du fascisme allemand. Mais qu'en est-il 65 ans plus tard à Hollywood, monde du rêve à rabais et du mythe comme nouvelle naturalisation d'une histoire utopique? Au delà du simple aspect esthétique de la machine cinématographique américaine, c'est sur cet aspect de la production hollywoodienne que se penche À L'OMBRE D'HOLLYWOOD, le documentaire percutant de Sylvie Groulx analysant une industrie cachant derrière son aspect de simple marchandise de divertissement naïf la machine propagandiste d'un nouveau fascisme encore plus incisif car camouflé derrière le fard du divertissement: celui de l'impérialisme économique rendu possible par l'acculturation des cultures étrangères.

It has been shown that no medium can play a greater part than the motion picture in indoctrinating people into the free way of life [...] Therefore we as an industry can play an infinitely important part in the worldwide ideological struggle for the minds of men [1922]». Une phrase choquante et angoissante; une idée dérobant derrière son aspect paternaliste l'idéologie impérialiste structurant la mentalité et l'endoctrinement de la population américaine. Son auteur: William Hayes, président de longue haleine de la puissante MPAA (Motion Picture Association of America) qui fonda les structures économiques, stylistiques et idéologiques de la puissance qu'est aujourd'hui Hollywood. Cette phrase, elle m'a été dévoilée par l'excellent ouvrage d'Anne-Marie Bidaud, «Hollywood et le rêve américain. Cinéma et idéologie aux États-Unis». Et le film de Sylvie Groulx offrant ouvertement la parole à Mme Bidaud, celle-ci en remet: le cinéma hollywoodien nous présente de façon allégorique un mode de vie, un rêve utopique; il nous présente une lecture rassurante, codée et simpliste de la réalité, une version manichéenne à l'excès d'une réalité assimilable par le plus petit dénominateur commun parmi les masses assimilables (une technique utilisé par Hitler lui-même, tel que nous le rappelle Henri-Paul Chevrier dans son plus récent ouvrage [2]). Le dialogue est donc lancé; inutile d'en dire plus pour faire comprendre au lecteur tout l'étendu du débat éthique et idéologique que prend le film de Groulx.

Evitant à tous prix de tomber dans le simple document pamphlétaire à sens unique, une des principales qualités de À L'OMBRE D'HOLLYWOOD est certainement le sérieux et l'objectivité dont se targue le propos de Sylvie Groulx. Construit autour d'un style documentaire des plus conventionnels mais jamais gratuit, le film gagne en crédibilité non pas par la hargne et le désabusement de la narration et de la mise en scène de la cinéaste, qui reste toujours tempérée et objective, mais par les passions et les propos à la fois pessimistes et inquiétants que nous y lancent plusieurs grands noms du cinéma mondiale, de Hollywood à la Pologne, en passant par la France et le Québec. Groulx, refusant de s'emparer de l'écran, laisse parler ses hommes et femmes de métier qui sont parfois optimistes mais souvent désabusés, la réalisatrice n'entrecoupant leurs commentaires que par quelques images de films, d'archives ou d'actualité qui viennent appuyées les propos des intervenants divers. Et c'est dire que ce texte demeurerait d'ailleurs incomplet sans quelques-unes de ces citations percutantes que Groulx imprima sur image; sans le verbe sage, dénonciateur et engagé des Arthur Penn, Milos Forman, Margarethe Von Trotta, Bertrand Tavernier, Denys Arcand, Alain Tanner, Andrzej Wajda et quelques autres, dénonçant la marchandisation du cinéma et de l'art et la fin de la liberté d'expression artistique qui est supprimée par la notion butoir de rentabilité.

Ainsi, alors qu'on ne peut que sourire devant les propos d'Arcand qui, après le succès international du DÉCLIN DE L'EMPIRE AMÉRICAIN [1986], est invité à Hollywood tout en étant averti qu'on n'y fait pas du cinéma mais des produits pour la «Gulf & Western», on ne peut au contraire qu'être mélancolique devant la nostalgie d'Arthur Penn face à une époque oubliée où il était impensable de continuer d'être dans le coup sans avoir vu le nouveau Antonioni, le nouveau Kubrick ou le nouveau Godard. De même, on ne peut qu'être atterré devant les propos de Tanner, voyant ses contemporains comme de simples «résistants dans un monde occupé par l'ennemi», ou de Forman, ne sachant même plus qui est l'auteur de ses propres films dans un système ou la loi reconnaît comme auteur le propriétaire du «copyright» de l'oeuvre. Et Tavernier, passant «d'un optimisme désenchanté à un défaitisme actif»; Wajda, dont la fatalité lui fait cruellement dire que «si j'avais 20 ans aujourd'hui, j'essaierais de trouver un autre moyen d'expression». Tous des cris d'alarme livrés par des géants jouant de plus en plus le rôle de figurant dans l'empire posthollywoodien; des cinéastes représentant les exceptions à exterminer par un système américain méprisant le cinéma d'auteur pour fuir vers l'insipidité d'un modèle chromé servant l'américanisation des cultures rebelles au profit de l'économisme américain. Le modèle d'une puissance impérialiste ayant depuis longtemps compris qu'on ne peut soumettre l'autre sans l'avoir préalablement assimilé à son propre mode de vie.

Mais si le film de Sylvie Groulx est audacieux, il serait faux de le dire parfait puisque au-delà de sa forme documentaire rudimentaire, on ne peut qu'être déçu et perplexe face à la décision de la cinéaste d'éviter presque tout dialogue avec la culture cinématographique québécoise qui représente certainement l'archétype d'un cinéma exsangue pris entre son américanité géographique et son identité européenne; entre le modèle économique américain et le modèle artistique européen. Trop occupé à flatter l'image mythique de la Grande culture européenne, Mme Groulx perd l'occasion rêver d'offrir une véritable réflexion sur son cinéma; un débat sans artifice qui aurait enfin pu servir de lieu de réflexion, de rassemblement, d'engagement et de solidarité. Mais de toute façon, tant que le public n'est pas au rendez-vous, trop occupé à se faire assourdir par le fracas hollywoodien des méga-complexes, qui est là pour écouter l'appel au secours?

Mais malgré nos réserves, il est de mise d'admettre la nécessité et l'intelligence d'un tel discours. Pour ne pas dire l'urgence d'une telle démarche, alors que l'incertitude (voir l'oeuvre d'Egoyan, Bergman ou Angelopoulos, tels que cités par Groulx) n'est plus permise par le modèle rationnel du cinéma «rentable». Et comble de paradoxe, le film nous rappelle, non sans ironie, que plus le modèle hollywoodien nous rejette, plus on l'aime. Notre liberté de réagir est piégée et la saine compétition est officiellement (et presque ouvertement) devenue l'extermination agressive des cinémas nationaux. Et pire encore, alors que Québec accumule les projets de construction de nouveaux méga-complexes et que Montréal rénove l'ancien Forum en méga-cité du cinéma à la solde d'intérêts économiques américains, nous sommes contraints de faire face à la réalité (la vraie et non celle des «vues»): nous sommes complices de notre propre acculturation. Concluons avec ces quelques vers de Wim Wenders, tirés encore une fois de l'ouvrage d'Anne-Marie Bidaud:

Trouverait-on à travers le monde le rêve de l'Amérique sans le cinéma?
Aucun autre pays dans le monde ne s'est ainsi vendu,
Et n'a répandu ses images, l'image qu'il a de soi,
Avec une telle force, dans tous les pays.

Réflexion personnelle: le réel existe-t-il toujours hors du défunt (mais toujours virtuellement entretenue) Rêve américain?

(1) Ce titre est emprunté au texte de Gilles Thérien dans Cinémas, vol. 1, no1-2: Américanité et cinéma, automne 1990, p.8-18.
(2) CHEVRIER, H.-Paul, Tendances du cinéma contemporain, Montréal, Les 400 coups, 1998, 266 pages.

 

Émile Baron

 

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