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ARAM, la mémoire
du père et des fedayi arméniens
ARAM de Robert Kéchichian est sorti sur
les écrans français le 27 novembre 2002, période
noire du distributeur Bac Films. Second film de l’année
2002, après ARARAT d’Atom Egoyan, à aborder
les conséquences du génocide arménien, ARAM
a été victime d'un certain manque de moyens : seulement
40 copies en France et une promotion plutôt discrète.
Mais le réalisateur reste heureux de ses producteurs, Les
films A4, Canal +, Studio Canal et Bac Films, son distributeur :
« C'est un film qui a été mis entre parenthèses
au moment du 11 septembre 2001 mais les producteurs ne m'ont pas
lâché même quand j'ai perdu certains des financements.
» *
S'il leur est aussi reconnaissant c'est que ce
film traite de thèmes qui le touchent très personnellement
puisque le scénario d'ARAM, c'est lui qui l'a écrit
cinq années durant. Aram, c'est le personnage principal du
film. Ancien activiste d'un réseau terroriste arménien
en France, il s'est exilé dans la région Haut-Karabagh
depuis de longues années après un attentat qui a mal
tourné et a coûté à son frère,
également militant, l'usage de la parole et de ses membres.
Il revient sur le prétexte d'un achat d'armes pour affronter
ce qui le hante et l'a fait quitter la France : son père,
qui le tient à tort pour responsable de l'état de
son frère, l'a banni, l'éloignant du même coup
du reste de sa famille. ARAM, c'est l'histoire de ce retour, un
retour qui va s'avérer d'une violence interminable.
ARAM aborde de très nombreux thèmes.
Tout d'abord, celui du drame d'une relation père-fils conflictuelle
dans la communauté arménienne: « Ce film
c'est d'abord une tragédie: quoi de plus tragique que le
bannissement d'un père envers un fils? » Le réalisateur
insiste sur les difficultés particulières de communication
entre les arméniens de la première génération,
ceux qui ont connu l'exode et le génocide, et leur enfants,
un thème autobiographique (Aram est le prénom arménien
du père de Kéchichian) même s'il est bien sûr
ici transposé dans le rôle d'un résistant arménien:
« J'ai passé toute ma vie à ne pas pouvoir
parler à mon père [...] Ce film est une expiation
[...] J'ai, entre guillemets, réglé le problème
au père, je me sens soulagé » avoue Kéchichian
avec beaucoup d'émotion. Le tragique de cette relation centrale
fait ainsi d'Aram un film très noir, un style que revendique
fièrement Kéchichian: « J'ai été
très influencé par le film noir et la littérature
noire que je lisais tout gosse » avant de confesser son
admiration pour ceux qu'il considère comme les «
derniers grands films noirs », ceux de Coppola, Scorsese
et James Gray, ceux qui intègrent le thème communautaire
aux ficelles tragiques du film noir.
L'autre thème central du film est bien sûr
celui de la résistance arménienne armée qui
s'est développée dans les années 1970 et 1980
à travers des hommes issus des différentes diasporas,
les fedayi, et qui visait principalement les personnalités
des autorités turques. Une résistance qualifiée
de terroriste que Kéchichian tient à éclairer:
« Le génocide arménien
est nié, occulté, défiguré et continue
jusqu'à aujourd'hui à être dans les poubelles
de l'histoire pour les gouvernement turcs successifs, et attention,
je ne parle pas du peuple turc [...] un jour se sont élevés
de jeunes garçons qui étaient soit du Liban, soit
des Etats-Unis, et quelques-uns de France et qui sont entrés
en résistance. Et je ne confond pas terrorisme et résistance,
je ne voudrais pas qu'on mette dans le même case le terrorisme
de Ben Laden, le terrorisme religieux du Djihad islamique et le
terrorisme qualifié d'arménien qui était ciblé
[...] Je ne voulais pas faire un film de victime. Tous les films
sur le génocide sont toujours tellement ... moi il y a le
côté fedayi qui me plait, c'est un hommage aux fedayi,
pour ceux qui ne savent pas, c'est un mot perse qui veut dire “sacrifié
combattant” et je suis très fier et je revendique mon
côté fedayi. »
Pour autant Kéchichian ne tient bien évidemment pas
à magnifier la violence de ces fedayi. Le film dans son intégralité
souligne les conséquences désastreuses de ces affrontements
interminables entre turcs et arméniens. Tout d'abord par
l'état dramatique dans lequel se retrouve Levon, le frère
d'Aram, véritable instigateur de l'attentat d'ouverture et
dont Aram, alors qu'il essaye de l'arrêter dans sa folie,
porte l'entière responsabilité, d'après son
père. Une violence qu'Aram « condamne »
donc dès les premières minutes du film, malgré
son engagement militant, mais dont il ne parviendra pas à
se sortir:
« C'est un film qui questionne la violence
puisque ce que je raconte ce sont ces dégâts de tous
les jours, que ce soit dans les films américains ou français
aujourd'hui ou à la télévision, il y a une
banalisation de la violence, une mise en spectacle de la violence.
Moi j'ai voulu montrer une perspective différente. Je m'interroge
aussi sur le fait que dès qu'un homme ou une femme prend
une arme, il doit savoir qu'il peut donner la mort à un autre
et que c'est grave. Au-delà de la « violence arménienne
», ce qui m'a interpellé c'est la loi du Thalion [...]
une funeste dialectique qui se perpétue et qui n'arrête
pas. »
Une violence aveugle, injuste puisqu'elle vient au passage ruiner
la vie de la jeune sœur, pourtant étrangère à
l'engagement qu'ont pris les deux frères. Ainsi, le jour
de son mariage, elle retrouve Aram l'arme à la main et le
sang au visage, il vient d'abattre ceux qui étaient venus
s'en prendre à sa famille : « Pour elle, son mariage
est pourri, sa vie est pourrie. Là où le deuil devait
se terminer pour la famille et bien, il commence pour elle.
»
Nous serions donc tenté de tirer de tout
cet enchevêtrement de rancœurs et de violence une conclusion
peu optimiste malgré une fin que le réalisateur a
voulu plus engageante: « Même en tant que fonctionnaire
démocrate qui ne veut pas faire de cadeau, Monsieur Paul
est la double figure du père. Son fils spirituel est attaqué,
et bien lui aussi il craque. La note d'espoir elle est là,
à travers lui, parce que, lorsqu'au début du film,
on voit arriver le père de Levon et d'Aram, il ne voit pas
le père d'un terroriste mais le père d'un fils qui
va peut-être mourir. Si il y a une lueur d'espoir, elle est
là ... » On ne peut pas, non plus, ignorer le
soulagement de la réconciliation entre Aram et son père,
impulsée d'ailleurs par Monsieur Paul, et qui permet probablement
au réalisateur d'achever le règlement de ce conflit
paternel qui l'a si longtemps hanté. Une réconciliation
pourtant de très courte durée puisque Aram doit à
nouveau tragiquement s'exiler. Victime et acteur de ce cercle vicieux
de la violence, il doit redevenir apatride, probablement pour le
restant de ses jours, ce qui n'est pas sans rappeler symboliquement
la situation des arméniens au lendemain du génocide.
Cependant, et c'est peut-être aussi un des
autres thèmes optimistes du film, Kéchichian met en
valeur à travers le mariage de la sœur, Méliné,
avec un français « français », l'intégration
qui a été celle de la communauté arménienne
en France. Il revendique pour ces générations d'arméniens
français une double culture dont il est fier et dont il a
voulu imprégner le film: « La mère de ma
fille n'est pas arménienne, et ma fille ne va pas épouser
un arménien mais j'en suis très fier parce qu'il y
a quelque chose qui perdure dans ma franco arménité.
»
Une « arménité » symbolisée
dans le film par la multitude des silences: tout d'abord ces moments
suspendus qui encerclent et étouffent les dialogues, celui,
total, du frère désormais muet, et ceux naturellement
et magnifiquement portés par des comédiens profondément
touchés par leurs rôles. Mais aussi ceux des cadres
très épurés, des cadres réellement «
silencieux »:
« Mes producteurs, même s'ils me
faisaient confiance, craignaient beaucoup qu'il n'y ait pas assez
de dialogues dans le film [...] mais c'est mon langage du cinéma.
[...] C'est vrai que le plan fixe et le langage du cinéma,
pour moi, passent par l'absence de pathos et je suis effectivement
influencé par les films dont j'ai parlé et puis par
l'expressionnisme: j'ai fonctionné sur le langage du corps,
sur les larmes de mon père que j'ai vues, sur ce que j'ai
pu lire comme tragédies chez mes parents, chez les autres,
sur les souffrances et puis sur les joies. »
Robert Kéchichian a également évoqué
avec beaucoup d'émotion son très récent voyage
à Erevan, capitale de l'Arménie, où il a présenté
son film sur invitation de l'ambassade de France:
« C'était mon premier voyage en
Arménie. Je m'étais juré et promis que je n'irais
là-bas que si j'avais fait ce film. [...] Devant un salle
trois fois comme celle-là, archi pleine, c'est l'ambassadeur
de France qui a présenté le film sans l'avoir vu,
j'étais un peu inquiet je dois dire et même très
inquiet. J'étais aussi inquiet parce que la position de la
diaspora n'est pas tout à fait celle des autorités
politiques de là-bas. Mais j'ai eu la chance de n'avoir aucune
autorité politique arménienne présente ce jour-là
et donc ce n'était que des arméniens et ... bon ...
je ne vais pas faire le modeste, ça a été un
triomphe. Les gens sont sortis en disant qu'ils étaient fiers
d'être arméniens. »
Le film devrait d'ailleurs être distribué
dans une grande partie des pays de l'Est et il semble que certains
circuits américains soient intéressés, mais
Kéchichian semble réservé: « Je préfèrerais
passer par des circuits traditionnels : je ne voudrais pas m'adresser
qu'aux communautés arméniennes, c'est pour tout le
monde que j'ai fait ce film. »
Site officiel du film :
http://www.bacfilms.com/aram
Pour une bibliographie arménienne:
http://www.acam-france.org/contacts/livres
Pour une histoire de l'Arménie en ligne:
http://www.netarmenie.com/histoire/index.php
* propos recueillis par Julie Tétard
(ABC) lors de la soirée-débat autour du film ARAM
au cinéma ABC Toulouse (France) en présence du réalisateur,
Robert Kéchichian.
Remerciements : Robert Kéchichian, l’Amicale
des Arméniens de Toulouse et en particulier Gérard
Karagozian, le cinéma ABC Toulouse.
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