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Le peuple, cet éternel mineur
Ancien ouvrier licencié, Michael Moore réalisait
sans moyens, en 1989, ROGER AND ME, un foudroyant documentaire sur
sa ville natale, Flint, petite ville industrielle du Nord des Etats-Unis
ruinée à cause des délocalisations en masse
perpétrées par General Motors. Pendant tout le film,
Michael Moore (et un caméraman à ses côtés),
cherche à s'infiltrer par tous les moyens dans les locaux
et les lieux où il serait susceptible de rencontrer «Roger»,
le patron de la célèbre multinationale. Parallèlement,
il dépeint la vie misérable de ces hommes et de ces
femmes brusquement mis au chômage, souvent forcés de
quitter leur logement faute d'argent. À la fin, Moore parvient
à parler à «Roger» lors d'une réception
mondaine de Noël et lui parle sans voile des victimes de ses
licenciements abusifs. Inoubliable. On sort du film atterrés.
Moore met ensuite en scène deux petites comédies,
dont CANADIAN BACON [1995], mais sans vraiment arriver à
retrouver ce ton si juste, si touchant et si critique qui est le
sien. Il ne semble en fait à l'aise que dans le reportage
et la réalité brute de la machine économique,
une «mort au travail», univers affreusement plus spectaculaire
et irréel que des fictions burlesques.
Fidèle à cette audace d'investigation,
Michael Moore poursuit sa lutte contre les hommes haut placés
aux États-Unis, qu'ils soient politiciens ou patrons de firmes
(la classe politique et le patronat deviennent ici quasiment synonymes).
Son dernier documentaire, THE BIG ONE, (nom que Moore souhaiterait
substituer au nom pompeux «United States of America»)
démonte une fois de plus les rouages du système politico-économique
aux États-Unis. Beaucoup plus drôle et rythmé
que ROGER AND ME, THE BIG ONE n'en devient que plus efficace et
paradoxalement plus sombre puisque dans cette vitalité et
cet humour constants, l'immobilisme absolu des «riches de
ce monde» se fait encore mieux sentir. Ce cloisonnement de
l'esprit devant la misère d'autrui est frappant chez ces
responsables d'entreprise. Le film démolit l'autosatisfaction,
le profit et le monopole de la réussite attribué à
une seule personne, mais retrace paradoxalement les trajets de Moore
à travers les États-Unis qui fait la promotion de
son livre à succès. Cette contradiction est une des
grandes qualités de ce documentaire dans lequel Moore montre
plusieurs fois qu'il se fait applaudir avec vigueur dans les salles
de conférence (ce sont les premiers sons du film d'ailleurs),
il se montre à l'écoute des autres, humain, drôle,
inventif, courageux. Or, c'est précisément de l'égocentrisme,
du narcissisme, de la mégalomanie et de la toute puissance
d'un homme face au peuple dont traite clairement Moore. THE BIG
ONE est un film plus complexe et ambigu qu'il n'en a l'air.
On retrouve cette volonté de détruire
la machine de l'image et du culte lorsque Moore nous montre avec
des images empruntées à la télévision
que Steve Forbes (un très riche candidat aux dernières
présidentielles) est capable de ne pas cligner des yeux pendant
plusieurs minutes consécutives, le regard horriblement fixe,
volontairement hypnotisant. Moore dit qu'il a appelé un docteur
pour savoir s'il était possible pour un homme de rester comme
cela, sans cligner des yeux, et selon ce dernier, cela est humainement
impossible. Moore propose donc l'hypothèse que Forbes doit
forcément être extra-terrestre; il demande à
un des responsables de la campagne du candidat où Steve Forbes
est né, mais ce responsable avoue ne pas savoir. Moore lance
alors un bref regard complice au spectateur l'air de dire: «je
vous l'avais dit, Steve Forbes vient d'une autre planète!».
Moore fait plus que critiquer la machine commerciale à l'oeuvre,
il démonte avec une clarté et une évidence
rares les masques des beaux parleurs, la puissance du mensonge et
le pouvoir du simulacre.
De villes en villes, Moore s'invite dans les immeubles
de grandes entreprises et offre aux responsables des prix («pour
le PDG le plus radin»), et des chèques de quelques
centimes («quelques centimes pour vous, le salaire moyen d'un
des vos employés exploités!»). Il inverse les
rôles en parodiant d'une certaine façon la rhétorique
des patrons et il leur lance à la face leur technique d'intimidation.
Le visage de ces privilégiés devient alors blanc,
extrêmement mal à l'aise, pris au piège, emprisonné
dans le système cellulaire qu'ils pensaient contrôler.
Lorsque Moore offre au président de Nike un billet d'avion
pour aller voir les enfants exploités dans ses usines indonésiennes,
ce dernier invente des excuses comme il peut pour se défiler.
Cela nous rappelle inévitablement une phrase de Balzac: «il
ne s'agit jamais pour eux de savoir si une action est légale
ou immorale, mais si elle est profitable». Moore lui soumet
ensuite les images de chômeurs lui suppliant de leur donner
du travail. Rigoureusement insensible, le PDG persiste à
nier son manque de conscience, son absence totale d'éthique
et de générosité. Cette rencontre ahurissante
cloue le film et le spectateur; nous sommes atterrés, un
frisson nous glace le dos.
Les affaires, c'est l'argent des autres»
disait le fils d'Alexandre Dumas. Cela n'a jamais été
aussi évident que dans THE BIG ONE de Michael Moore, un road
movie social (passages musicaux dans la grande tradition du genre)
qui s'adresse au peuple et qui semble avoir été réalisé
par le peuple également. Moore, comme Oliver Stone, reste
malgré ses critiques sévères contre les États
Unis, «le géant», un amoureux authentique de
son pays natal, fasciné par les paysages, le folklore et
la population qui le composent. La dichotomie est saisissante. Michael
Moore se révèle être en définitive le
citoyen modèle: attentif et solidaire de son prochain, radicalement
lucide des défauts de la société et éternellement
en colère et actif contre l'oppression et l'injustice. Parce
qu'il est une grande leçon de civisme et d'humanité,
et parce qu'il est la monstration drôle et brillante des chemins
sombres et sinueux du pouvoir, THE BIG ONE mérite largement
le détour.
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