ANALYSE
2001
THE BIG ONE
E -U [1998]

Réalisateur: Michael Moore
Scénario: Michael Moore Interprètes: Rick Nielsen, Phil Knight

 

Le peuple, cet éternel mineur

Ancien ouvrier licencié, Michael Moore réalisait sans moyens, en 1989, ROGER AND ME, un foudroyant documentaire sur sa ville natale, Flint, petite ville industrielle du Nord des Etats-Unis ruinée à cause des délocalisations en masse perpétrées par General Motors. Pendant tout le film, Michael Moore (et un caméraman à ses côtés), cherche à s'infiltrer par tous les moyens dans les locaux et les lieux où il serait susceptible de rencontrer «Roger», le patron de la célèbre multinationale. Parallèlement, il dépeint la vie misérable de ces hommes et de ces femmes brusquement mis au chômage, souvent forcés de quitter leur logement faute d'argent. À la fin, Moore parvient à parler à «Roger» lors d'une réception mondaine de Noël et lui parle sans voile des victimes de ses licenciements abusifs. Inoubliable. On sort du film atterrés. Moore met ensuite en scène deux petites comédies, dont CANADIAN BACON [1995], mais sans vraiment arriver à retrouver ce ton si juste, si touchant et si critique qui est le sien. Il ne semble en fait à l'aise que dans le reportage et la réalité brute de la machine économique, une «mort au travail», univers affreusement plus spectaculaire et irréel que des fictions burlesques.

Fidèle à cette audace d'investigation, Michael Moore poursuit sa lutte contre les hommes haut placés aux États-Unis, qu'ils soient politiciens ou patrons de firmes (la classe politique et le patronat deviennent ici quasiment synonymes). Son dernier documentaire, THE BIG ONE, (nom que Moore souhaiterait substituer au nom pompeux «United States of America») démonte une fois de plus les rouages du système politico-économique aux États-Unis. Beaucoup plus drôle et rythmé que ROGER AND ME, THE BIG ONE n'en devient que plus efficace et paradoxalement plus sombre puisque dans cette vitalité et cet humour constants, l'immobilisme absolu des «riches de ce monde» se fait encore mieux sentir. Ce cloisonnement de l'esprit devant la misère d'autrui est frappant chez ces responsables d'entreprise. Le film démolit l'autosatisfaction, le profit et le monopole de la réussite attribué à une seule personne, mais retrace paradoxalement les trajets de Moore à travers les États-Unis qui fait la promotion de son livre à succès. Cette contradiction est une des grandes qualités de ce documentaire dans lequel Moore montre plusieurs fois qu'il se fait applaudir avec vigueur dans les salles de conférence (ce sont les premiers sons du film d'ailleurs), il se montre à l'écoute des autres, humain, drôle, inventif, courageux. Or, c'est précisément de l'égocentrisme, du narcissisme, de la mégalomanie et de la toute puissance d'un homme face au peuple dont traite clairement Moore. THE BIG ONE est un film plus complexe et ambigu qu'il n'en a l'air.

On retrouve cette volonté de détruire la machine de l'image et du culte lorsque Moore nous montre avec des images empruntées à la télévision que Steve Forbes (un très riche candidat aux dernières présidentielles) est capable de ne pas cligner des yeux pendant plusieurs minutes consécutives, le regard horriblement fixe, volontairement hypnotisant. Moore dit qu'il a appelé un docteur pour savoir s'il était possible pour un homme de rester comme cela, sans cligner des yeux, et selon ce dernier, cela est humainement impossible. Moore propose donc l'hypothèse que Forbes doit forcément être extra-terrestre; il demande à un des responsables de la campagne du candidat où Steve Forbes est né, mais ce responsable avoue ne pas savoir. Moore lance alors un bref regard complice au spectateur l'air de dire: «je vous l'avais dit, Steve Forbes vient d'une autre planète!». Moore fait plus que critiquer la machine commerciale à l'oeuvre, il démonte avec une clarté et une évidence rares les masques des beaux parleurs, la puissance du mensonge et le pouvoir du simulacre.

De villes en villes, Moore s'invite dans les immeubles de grandes entreprises et offre aux responsables des prix («pour le PDG le plus radin»), et des chèques de quelques centimes («quelques centimes pour vous, le salaire moyen d'un des vos employés exploités!»). Il inverse les rôles en parodiant d'une certaine façon la rhétorique des patrons et il leur lance à la face leur technique d'intimidation. Le visage de ces privilégiés devient alors blanc, extrêmement mal à l'aise, pris au piège, emprisonné dans le système cellulaire qu'ils pensaient contrôler. Lorsque Moore offre au président de Nike un billet d'avion pour aller voir les enfants exploités dans ses usines indonésiennes, ce dernier invente des excuses comme il peut pour se défiler. Cela nous rappelle inévitablement une phrase de Balzac: «il ne s'agit jamais pour eux de savoir si une action est légale ou immorale, mais si elle est profitable». Moore lui soumet ensuite les images de chômeurs lui suppliant de leur donner du travail. Rigoureusement insensible, le PDG persiste à nier son manque de conscience, son absence totale d'éthique et de générosité. Cette rencontre ahurissante cloue le film et le spectateur; nous sommes atterrés, un frisson nous glace le dos.

Les affaires, c'est l'argent des autres» disait le fils d'Alexandre Dumas. Cela n'a jamais été aussi évident que dans THE BIG ONE de Michael Moore, un road movie social (passages musicaux dans la grande tradition du genre) qui s'adresse au peuple et qui semble avoir été réalisé par le peuple également. Moore, comme Oliver Stone, reste malgré ses critiques sévères contre les États Unis, «le géant», un amoureux authentique de son pays natal, fasciné par les paysages, le folklore et la population qui le composent. La dichotomie est saisissante. Michael Moore se révèle être en définitive le citoyen modèle: attentif et solidaire de son prochain, radicalement lucide des défauts de la société et éternellement en colère et actif contre l'oppression et l'injustice. Parce qu'il est une grande leçon de civisme et d'humanité, et parce qu'il est la monstration drôle et brillante des chemins sombres et sinueux du pouvoir, THE BIG ONE mérite largement le détour.

 

Alexandre Tylski

 

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