ANALYSE
2003

LE CHEMIN DE LA LIBERTE (2003)

Réalisation : Phillip Noyce
Scénario : Christine Olsen
d'après l'oeuvre de Doris Pilkington
Image : Christopher Doyle
Musique : Peter Gabriel

 

NE PAS ABÎMER LES TRACES
par Alexandre Tylski

Dans l’Australie du 19ème siècle, l’histoire vraie du périple de 2000 kilomètres à pied de trois fillettes aborigènes fuyant une mission destinée à anéantir leurs racines métisses et leur langue natale: « Parlez anglais ! » Un film fort et intimiste qui sonne tragiquement juste à l’heure de nos guerrières hégémonies

Phillip Noyce, cinéaste australien (et non américain), était connu pour ses films Hollywoodiens tels que LE SAINT (1997), SILVER (1993) ou JEUX DE GUERRE (1992). LE CHEMIN DE LA LIBERTE nous rappelle le parfum de ses premiers films (une carrière entamée dans les années 70) notamment CALME BLANC (1989), avec Nicole Kidman, Sam Neil et Billy Zane dans un trio meurtrier perdu au milieu de l’océan (film cousin du COUTEAU DANS L’EAU de Polanski). C’est en effet dans cette veine-là, plus intimiste, que Noyce réalise LE CHEMIN DE LA LIBERTE. A l’instar de CALME BLANC, il conçoit un film intimiste fait de grands riens, d’un minimum de dialogues, mis en scène dans des horizons à perte de vue.

En « s’attaquant » à l’espace vide de l’Australie méridionale, Phillip Noyce capte irrémédiablement la vie elle-même ; quand tout signe de civilisation semble avoir été retranchée, rabotée, asséchée, au strict minimum, la vie dans sa plus pure expression semble jaillir, fuir. Noyce ne filme donc pas des paysages, mais la vie-même. Le cinéaste explique: « Il existe une imagerie commune aux films qui se déroulent en Australie. On retrouve aussi une certaine tradition dans les films en costumes, on découvre toujours des vues de cartes postales, un hymne à la nature idéalisée, aux grands espaces. Je savais que Chris [Christopher Doyle], serait l'antidote à un tel stéréotype. »

Doyle (parfois crédité Kefeng ou Du Ho Fung To) est connu pour être le chef opérateur de Wong Kar-Waï (en particulier IN THE MOOD FOR LOVE). Mais il faut rappeler que Doyle lui aussi est australien et qu’il sait filmer autre chose que des scènes d’intérieur. « J'ai cherché à créer une image qui suggère le tourment, » raconte Doyle, « la difficulté du voyage, l'isolement, la traque et l'espoir sur une aussi grande distance. Nous avons composé une ambiance visuelle presque délavée. » Pourtant, on peut ne pas retenir ce style délavé des images, mais peut-être surtout les moindres touches de couleur qui en ressortent, ici le violet sorti d’un buisson, là la rougeur d’un regard.

De la même manière, LE CHEMIN DE LA LIBERTE bénéficie d’une recherche sonore aiguisée capturant multitudes de pointillés (aborigènes ?). Outre la partition riche et organique de Peter Gabriel, une dizaine de personnes ont travaillé sur la bande sonore du film : ainsi lorsque le vent fait claquer les parois de taule de la mission, nous entendons presque les touches frappées d’une machine à écrire. La violence des sons coupe brutalement les scènes du film illuminant toujours ce qui suit. La bande-son met réellement en valeur le montage du film en séparant nettement chaque image pour mieux en interroger la substance, la densité, l’isolement profond. La dureté des séparations. Pourtant, la longue barrière à lapins (longue cicatrice de milliers de kilomètres dans le paysage) est dans le film la boussole paradoxale de ces trois petites filles (n’oublions pas que le titre original est « Rabbit-proof Fence »).

Mais nous retiendrons peut-être la grande déchirure du tout début, de ces mères en pleurs. On vient de leur enlever leurs filles. Mères hurlantes, effondrées au sol. La terre et ces femmes ne forment alors plus qu’un seul horizon, une seule ligne de démarcation. Ces mères venaient de mettre en garde leurs filles de ne jamais « abîmer les traces » de pas sur la terre. Un conseil qui leur vaudra plus tard d’échapper à leurs poursuivants. Tout le film est cette traque de traces. Et le refus suprême de ces trois filles métisses de se laisser enfermer dans cette mission annihilante. Dans leur fuite, comble de l’ironie, les filles effaceront derrière elles leurs traces de pas pour éviter leur capture et la perte de leur racine. Devoir « abymer » les traces pour ne pas voir effacer une race toute entière. Nous en sommes là.

Alexandre Tylski est rédacteur en chef de la revue Cadrage

 

Alexandre Tylski, Cadrage avril 2003

 

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