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Le petit théâtre baroque des
fonds de ruelle
André Forcier et le «réalisme fantaisiste»
«Le fantasme vient d'une nécessité
qui [est] non pas de s'échapper du réel, mais plutôt
de le faire éclore. Le surréalisme est une éclosion
du réel, jamais une échappatoire. À un moment
donné,la réalité atteint une sorte d'état
de grâce et c'est là qu'elle peut le mieux servir le
cinéma (1).»
-André Forcier
L'oeuvre du cinéaste québécois
André Forcier est ambiguë, à la fois sérieuse
et ludique, réaliste et fantaisiste, maniérée
et parfois brouillonne. Mais elle est également celle d'un
artiste unique et inclassable, appartenant à la fois à
aucune tradition cinématographique, et à la fois à
toute l'histoire du cinéma. On pense souvent, en pensant
à ses oeuvres, au kitsch de Kusturica. Mais un Kusturica
fuyant la Yougoslavie pour placer Vigo, Fellini, Méliès,
Walt Disney et Tim Burton dans les rues des quartiers ouvriers de
Montréal. Il n'est personne et il est tous à la fois.
Il est homme de paradoxe, peintre à numéro des petites
misères des classes ouvrières, poète d'un réel
dur et imagé passant sous le filtre du ludique. Et si son
oeuvre fait figure de marginale dans la tradition québécoise
du documentaire et de la représentation réaliste de
notre «québécitude», sa fantaisie et son
imaginaire ne viennent en rien faire la négation du réel,
mais en peindre une représentation qui, surgissant de l'imaginaire
de ses personnages, le réintègre comme objet poétique
et fantasmé.
L'EAU CHAUDE, L'EAU FRETTE [1976] se présente
à la fois comme une oeuvre de transition et un film phare
dans la carrière de Forcier, entre BAR SALON [1972] et AU
CLAIR DE LA LUNE [1982]. Une oeuvre que l'on pourrait décrire
comme une sorte d'opéra vulgaire du romantisme amoureux.
L'amour, qui demeurera un thème central chez Forcier jusqu'à
LA COMTESSE DE BÂTON ROUGE [1997], y est encore une fois présenté
dans toute son ambiguïté, à la fois inaliénable
et à la fois cruel et dévastateur. On pense à
l'incertitude qui plane sur la finale du VENT DU WYOMING [1994],
et à cet entrelac de sentiments répulsifs et réconciliateurs
dénotant les marivaudages amoureux de L'EAU CHAUDE, L'EAU
FRETTE. On pense à l'amour pubère de Francine et de
son jeune amant, à la relation entre Polo et Carmen et à
la passion dévorante et inassouvie de Julien envers cette
dernière (ce qui le mènera au suicide): tous des êtres
paumés et repliés sur leur condition sociale, pris
dans cet entrelac de désirs que Forcier ne peut prétendre
s'approprier mais qu'approcher pour en montrer l'ambiguïté.
C'est le choc entre la romance et la vulgarité, entre «Roméo
& Juliette» et une bouteille de «Labatt 50»,
entre «l'eau chaude» et «l'eau frette».
L'amour représente donc un sentiment contradictoire.
À la fois source de vie et source de destruction, il devient,
dans ce monde fantaisiste du faux et du clinquant, le seul élément
de vérité qui dépasse la fiction. Polo, Francine,
Ti-Guy, Julien et les autres sont tous des êtres de désir.
Mais prisonniers d'un univers fermé où ils tentent
de tracer les bornes de leur territoire amoureux et matériel,
leurs désirs les mènent soit à la promiscuité,
à la compétition et à la destruction (Julien
essaie de tuer Polo et finit par se suicider), soit à la
liberté et à l'évasion (Francine et Ti-Guy
s'évadant sur la moto de Julien). L'amour devient alors le
moyen d'échapper à la dureté de leur condition
matérielle pour s'échapper vers le rêve, le
désir, la passion. C'est la rencontre de Freud et de Marx,
l'émergence de la fantaisie et de l'inconscient au coeur
même d'un réel dur, cloisonné et vulgaire.
La distanciation, le kitsch, le baroque
et le cinéma québécois
Outre le cinéma purement commercial de Jean-Claude Lord et
de Claude Fournier, et aujourd'hui celui de Louis Saïa, du
néo-polar et de la farce romantique, le cinéma québécois
doit sa survie et son excellence passée à son refus
du système narratif classique de ses voisins du Sud. Barbare
en terre d'Amérique, la culture québécoise,
dès la fin des années 1950, s'exprime par le documentaire
pour réagir contre la fictionnalisation de sa «québécitude»
par l'idéologie anglaise dominante. Naît alors deux
tendances: (a) celle du cinéma direct de Pierre Perrault,
Gilles Groulx et les autres, et (b) celle de l'émergence
d'une fiction contaminée par le documentaire (LES ORDRES
[1974] de Michel Brault, jusqu'à MOURIR À TUE-TÊTE
[1979] de Anne-Claire Poirier). Mais de cette dichotomie émerge
une troisième alternative, introduite par Gilles Carle et
poursuivie par Forcier: celle de la «sur-fictionnalité»,
où la fiction, poussée à l'excès, renverse
son propre spectre et devient «authentiquement fausse»,
dégageant par là un certain niveau de vérité.
Il n'est toutefois pas question ici du pastiche complaisant à
la De Palma ou des fééries oniriques et esthétiques
de Tim Burton. Au contraire, L'EAU CHAUDE, L'EAU FRETTE ne prend
pas ancrage dans une fiction fantaisiste dont l'excès et
la performance esthétique viennent dépeindre une réalité
ou une analyse qui émerge de l'absurde (MARS ATTACKS!), mais
plutôt dans une représentation réaliste dure,
vulgaire et géographiquement déterminée, à
partir de laquelle l'imaginaire fait irruption pour faire éclore
le réel. L'excès de la fiction enclenche donc un mécanisme
de distanciation où le spectateur récupère
et pense le réel par l'envers de son spectre. Forcier se
refuse au naturalisme documentaire autant qu'au mensonge de la fiction.
Il tente plutôt d'exploiter délibérément
ce mensonge afin de rattraper le réel. Il met à nue
la fiction et laisse émerger en surface la réalité
des classes ouvrière qu'il dépeint, faisant le procès
du mensonge fictionnel et l'éloge de la cruauté et
de la passion libératrice de l'amour (et de l'imaginaire
dans AU CLAIR DE LA LUNE) comme seules vérités survivantes
à ce monde clos, vulgaire et parfois destructeur.
Nous pourrions alors qualifié L'EAU CHAUDE,
L'EAU FRETTE (tout comme BAR SALON) comme étant une oeuvre
de transition dans la carrière de Forcier, alors que de cette
peinture kitsch et vulgaire du prolétariat montréalais
commence à émerger le monde de l'artifice et du surcodage
de l'image dont la latence, nous dit Jocelyn Deschênes dans
son passionnant article sur Carle et Forcier (2), sera exprimé
à son paroxysme dans AU CLAIR DE LA LUNE, oeuvre maîtresse
du cinéaste, où «le film devient un commentaire
lucide sur le caractère factice de notre société
(3)». L'EAU CHAUDE... évolue dans cette direction,
que ce soit par la vulgarité et la gloutonnerie de Françoise,
par le kitsch et l'absurde des accessoires (on pense au «pace-maker»
de Francine utilisé pour «booster» la moto de
Julien), par le travail excessif de la bande-son, par le pathétisme
des personnages, etc. C'est l'éclatement de l'artificialité
du monde représenté, du «Baroque» tel
que défini par Pierre Pitiot et cité par Deschênes:
«un jeu, un échange constant entre les apparences et
la réalité, une illusion qu'il faut dépasser,
une magnification du décor (...) le créateur baroque
pense que la réalité ne servirait à rien sans
l'apparence (4)».
Pour Forcier, donc, l'apparence sert le réel
en dévoilant la vérité par son absence. Mais
chez lui, le kitsch, l'artificiellement faux, n'est jamais condescendant
(à l'inverse de chez Campion, par exemple, dans certaines
séquences de HOLY SMOKE, ou chez Arcand dans le très
prétentieux STARDOM). Selon Michel Euvrard, Forcier «n'excuse
ni n'accuse personne; il semble tendre à un certain réalisme
absolu, qui exclut 'nostalgie et sarcasme, ironie et bonheur, retrouvailles
et ruptures (5)' et la complicité, que ce soit avec les personnages
ou avec le spectateur. (...) Et naturellement ce matériau,
ces objets, cet univers entièrement assumés tels qu'ils
sont, sont simultanément chez Forcier non pas mis en perspective
par une démarche intellectuelle esthétisante, mais
subsumés et transfigurés par une opération
ludique et poétique (6)». Selon Euvrard, Forcier dépeint
ses personnages non pas pour en dégager l'absurdité
et l'imbécile retard culturel, ni non plus de façon
complaisante en cachant leur indignité et leur grossiéreté.
Ils sont amoraux, sans-coeur, cruels, pauvres, sales, laids, naïfs.
Forcier le sait et ne s'en cache pas, tâchant plutôt
de dégager de ce réalisme de fond de ruelle une certaine
vérité fuyante qui échappe à la fictionnalisation
classique du monde.
Une vieille dame «soaulée ben dure»,
cherchant à gagner le coeur d'un organisateur de «party»
se prenant pour un homme du monde. Un «ti-cul» et son
amante pubère s'évadant sur un «side-car».
Une restauratrice gloutonne distribuant des «Constats d'onirisme»
dont elle range les exemplaires dans le chocolat, près de
la friteuse de son «Françoise Snack-Bar». Un
livreur désespéré tombant amoureux de la propriétaire
d'un «lav-o-mat» qui paie ses dettes «en nature»
à son «shylock». Jusqu'au «Moon Shine Bowling»
et au Chevrolet vert d'où Bert et Frank partiront pour «l'Albinie»
rêvée, 6 ans plus tard (dans AU CLAIR DE LA LUNE).
L'EAU CHAUDE, L'EAU FRETTE, c'est une tentative de réalisme
absolu - le réalisme n'étant pas la réalité
mais l'illusion de la réalité - où l'image
du microcosme qui est dépeint y est poussée à
son excès pour atteindre un nouveau seuil du réel,
au-delà de la réalité et de sa représentation.
André Breton définissait le surréalisme
comme étant «la résolution de ces deux états
en apparences si contradictoires que sont le rêve et la réalité
en une sorte de réalité absolue, de surréalité
(7)». L'EAU CHAUDE, L'EAU FRETTE, c'est donc la «québécitude»
frôlant le surréalisme. Quiconque et tous à
la fois, Forcier est en cela unique, arrivant à toucher en
nous une parcelle de l'universel.
(1) Entretien à 24 images, no 87, p.10.
(2) Jocelyn Deschênes, « La mise-en-scène du
trompe-l'oeil: Gilles Carle et André Forcier, dans Dérives,
No 52, 1986, p.89-100.
(3) Deschênes, p.96.
(4) Deschênes, p.93.
(5) Il cite ici Pierre Maheu dans Un parti-pris révolutionnaire,
Parti-pris, 1983.
(6) Michel Euvrard, «Ti-pop or not ti-pop» dans 24 images,
no50-51, p.24.
(7) Cité par Gérard Grugeau, «De Jean Vigo à
André Forcier: L'effusion poétique» dans 24
images, no 50-51, p.27.
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