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Une élégie cinématographique
par Sébastien Miguel
Dans le magnifique: MYSTÈRES DU PREMIER FILM de Jean Pierre
Améris [1995], une voix off élégiaque prononce: «Le cinéma est l'art de faire revivre les morts...».
En effet, nul autre médium n'est arrivé
aux cours du siècle achevé à exprimer avec
une telle grandeur pathétique, cette fuite du temps qui transforme
chaque visage, chaque silhouette en ombres venues d'un au delà
lointain.
LA FIN DU JOUR [1939] de Julien Duvivier fait partie
de ces oeuvres sur la fin du monde, la fin des temps. Des films
ou finalement seule la présence de personnalités disparues
suffirait presque à raviver chez le spectateur ce fameux
cri exprimé par Godard dans ces histoire(s) du cinéma:
«Oh temps».
Mais LA FIN DU JOUR est aussi une oeuvre ou les
rancoeurs, haines ou regrets des personnages tourbillonnent pour
ne former au bout du compte qu'une sorte d'élégie
crépusculaire. Incroyablement estimé dans les années
1930 (il découvre Gabin dans LA BANDERA et signe: PEPE LE MOKO,
LA BELLE ÉQUIPE ou CARNET DE BAL) Julien Duvivier (1896-1967)
sombrera dans le mépris le plus total après guerre
et se transformera d'auteur respecté en technicien tout juste
acceptable. La jeune génération de critiques d'alors,
méconnaissant de manière systématique son univers
personnel... Même si de nombreuses oeuvres après guerre
ne font que remarquablement souligner la même vision d'un
monde désenchanté et amer: PANIQUE, un chef-d'oeuvre
de 1946, ANNA KARÉNINE [1948], VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS
[1957], pour ne citer que ces quelques titres. Comme beaucoup
de production de l'époque, LA FIN DU JOUR regroupe une distribution
exceptionnelle (Victor Francen, Michel Simon, Madeleine Ozeray,
Louis Jouvet) et un groupe impressionnant de seconds rôles
admirablement employés: Gabrielle Dorziat, Arquilliére,
Sylvie, Granval, Boverio... L'époque était aux monstres
sacrés: Henry Baur, Raimu, Fernandel, Charles Vanel, Charles
Boyer etc. Période ou Duvivier se sentait forcément à
son aise. Pour être bref, il les dirigera tous.
Dès son générique (à
la beauté poignante) le spectateur entre immédiatement
dans l'univers diégétique du film. Une grille s'ouvre
pour laisser apparaître la silhouette fragile d'un vieillard
tremblant sur une canne en bois. Mais Duvivier préfère
nous imposer non pas l'homme en particulier mais son ombre portée
comme pour universaliser son propos. La photo de Christian Matras
s'accorde parfaitement à la mise en scène stylisée
de Duvivier qui, soucieux du moindre cadre, du moindre plan, compose
dès le début de son film une valse de fantômes. Valse
de fantômes qu'il avait déjà tournée
dans la version sonore de POIL DE CAROTTE [1932] ou le petit Robert
Lynen effrayé par les ombres de la nuit matérialise
une véritable ronde de spectres. D'ailleurs, Duvivier tournera
la même année que LA FIN DU JOUR, LA CHARRETTE FANTÔME
[1939] (Remake assez médiocre d'ailleurs du chef-d'oeuvre
de Victor Sjöström).
Cette maîtrise cinématographique,
déjà présente dans le meilleur Maigret porté
à l'écran: LA TÊTE D'UN HOMME [1933], trouve
ici son aboutissement le plus complet, le plus parfait. A l'image
de cette séquence de rêve collectif. La nuit, les vieillards
s'endorment. Et dans une abbaye recouverte d'encre noire les vieux
comédiens oubliés revoient en rêve leurs succès
de jadis. La caméra se fait fluide et serpente le long d'un
couloir en s'arrêtant quelques secondes à chaque porte
de résidents. Chaque arrêt est relayé par la
bande son qui fait entendre les applaudissements émanant
du fin fond de leur mémoire. La scène stoppe sur la
porte de Gilles Marny (Victor Francen) qui n'entend lui, que le
même son depuis de nombreuses années. Le rire sardonique
de l'homme qui a brisé sa vie, l'abjecte et pathétique
St Clair (Louis Jouvet).
Dès les premiers plans, le ton est donné
et tout le film à venir deviendra, au fur et à mesure,
une série d'intrigues passionnelles unissant de manière complexe
tous les pensionnaires de cette maison de retraite; la plus lucide
et la plus cruelle des réflexions sur le vieillissement et
le mensonge. Car en effet, jamais jusqu'à cette époque
(et même après d'ailleurs) un film n'avait réussi
(osait même...) une étude de moeurs sur le monde du
troisième âge. Duvivier et son formidable scénariste
Charles Spaak ne se contentent pas de mettre à jour leur
profond pessimisme face au genre humain mais contribuent grâce
à leur écriture à faire exploser la mythologie
du monde du spectacle. Et c'est aussi là que se trouve l'incroyable
audace de LA FIN DU JOUR: Faire interpréter par les plus
grands acteurs de l'époque: les plus ratés et les
plus obscurs interprètes de second plan. Le cynisme effroyable
de certaines scènes (Jouvet qui confond la femme de qui il
hérite avec une jument, la rebrique nécrologique éronné),
font de cette oeuvre "la plus mauvaise de son auteur", au yeux de
certains historiens (Cf. : Claude Jean Phillipe). Les envolées
cyniques de Duvivier ne peuvent être réprimandées
car elles s'accompagnent toujours (presque seulement dans cette
oeuvre, il faut le préciser) de sommet de lyrisme bouleversant.
L'hyperbole semblera paraître peu subtile
pour certains, mais comment ne pas être terrassé par
l'irruption sublime du TEMPS DES CERISES dans le salon de lecture.
Ou l'utilisation de la partition de Chopin dans la liquidation judiciaire
de la vieille abbaye. Rares sont les musiques classiques dans les
films de cette époque, d'ailleurs... Et que penser de cette
scène insensée où Cabrissade (Michel Simon,
que dire...) éméché et joyeux hurle sur le
directeur avant que ce dernier ivre de colère ne leur dévoile
la terrible vérité sur le devenir de leur maison de
retraite. Terrassé et abasourdi par la nouvelle de leurs
dispersions au milieu d'une France humide, et que l'on sent macabre,
il revient vers l'administrateur (qui regrette déjà
son accès de colère) et prononce d'une voix tremblante
comme un enfant se repentant: «Veuillez me pardonner, je ne
savais pas, je ne savais pas...»
Si le tempérament paroxystique de Cabrissade
ou St Clair peut apparaître monstrueux parfois, ce n'est pas
seulement parce que Michel Simon ou Louis Jouvet sont des «monstres»
mais aussi parce qu'ils reflètent le travail fondateur
du dramaturge Italien Luigi Pirandello. Dramaturge qui créa
toujours des personnages évoluant dans la vie comme au milieu
d'une scène de théâtre. Mais ici, l'âge
et la vieillesse physique ne peuvent plus masquer la profonde vérité
des êtres. Comme chez Mankiewicz la vérité,
dissoute de ses apparences (forcement mensongère), fera
la plus brutale des apparitions. Cabrissade n'est pas qu'une forte
personnalité mais un vieillard qui va finalement mourir de
chagrin dans l'abandon et l'échec le plus complet, St Clair
n'est plus le jeune premier de ses débuts et s'envoit lui
même les lettres de ses anciennes conquêtes pour se
persuader qu'il est toujours capable de séduire, d'aimer
peut être? De toute façon l'humanité dans les
oeuvres de Duvivier à toujours été inhumaine
et si tous les personnages se meurtrissent ce n'est en fait que
par un même amour commun, un amour insensé: Celui du
théâtre et du métier de comédien. LA
FIN DU JOUR serait peut être pour Julien Duvivier une manière
d'évoquer de manière lucide le métier qu'il
exerça brièvement au début de sa carrière
et pour lequel il se croyait être né: Le métier
d'acteur...
Le sentiment qui gagne peu à peu le spectateur
reste indicible mais pourtant sans cesse présent. Que l'oraison
funèbre de Victoire Francen reste le plus beau monologue
du cinéma Français d'avant guerre, que le premier
mot entendu dans le film soit: « Une mort...» et que
le FIN (du générique final) se surimpressionne sur
un cercueil ne font que rappeler le contexte de l'époque.
Le film fut tourné quelques mois avant le terrible 1er Septembre
ou les troupes du IIIéme Reich rentrèrent de force
en Pologne, plongeant ainsi le monde dans les ténèbres...
Quelques mois seulement avant le grand cataclysme mondial que sera
la deuxième guerre. Alors l'enterrement final de LA FIN DU
JOUR (tout comme le massacre des lapins dans LA RÈGLE DU
JEU) annonce ce que les gouvernements ne voulurent ni voir, ni entendre:
la fin des temps.
Peut être le plus beau film du monde...
«Tout va périr; et, moi, je m'achemine
(...) Déjà mon vase est troublé. Je le vois,
Le monde touche à sa ruine.»
FAUST de Goethe.
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